Une île pour inventer un nouvel art

La Mostra de Venise est l’un des festivals les plus connus et sélectifs du monde. Mais il prouve aussi qu’il a un coup d’avance sur la concurrence, Cannes et Berlin en tête. En effet, c’est en 2016 que l’histoire commence discrètement entre la Mostra et l’immersion. Une première édition est pilotée cette année-là, sans faire grand bruit, avant que la section soit officiellement lancée l’année suivante. Venise devient alors le premier grand festival à consacrer une sélection officielle entière aux œuvres immersives. Ce n’est pas un simple calcul stratégique, l’ambition est donnée :  traiter la réalité virtuelle avec le même sérieux que le long métrage de fiction. 

Si cette sélection singulière étonne, la localisation est à la hauteur de la surprise. Les festivaliers se retrouvent sur l’île du Lazzaretto Vecchio. Un endroit lourd d’histoire, puisque c’est un ancien lazaret où, jadis, le gouvernement isolait les pestiférés de la République de Venise. Un passé qui se conjugue au présent au moment de travaux, de 2004 à 2008, quand des ouvriers ont découvert plus de 2000 squelettes, symboles du douloureux passé de l’île. 

Comment fonctionne la sélection

Mais à quoi correspond cette sélection ? Après tout, le festival nous habitue à nous présenter le gratin du cinéma mondial, les films qui font parler d’eux pendant la projection, puis dans les mois qui suivent. Des films polémiques (Birth, avec Nicole Kidman, et les critiques soutenant qu’il s’agissait d’une oeuvre promouvant la pédophilie), des films attendus qui se font descendre (Joker 2 a souffert de son avant-première italienne) et des longs-métrages qui s’apprêtent à marquer la périodes des Oscars (comme Nomadland ou Pauvres Créatures). Du côté de Venice Immersive, le programme couvre toutes les formes d’expression créative en réalité étendue : vidéos immersives, réalité virtuelle et mixte, mondes virtuels, installations et projets interactifs. 

Ces œuvres sont réparties entre une compétition officielle, une section « Best of Immersive » hors compétition et le Biennale College Cinema – Immersive, dédié aux jeunes créateurs. Il n’existe pas de Lion d’or pour ce type d’œuvres, mais un jury international décerne chaque année trois récompenses propres à la section : le Grand Prix Venice Immersive, le Prix spécial du jury et le Prix Achievement. Ensemble, elles forment les distinctions les plus prestigieuses du secteur XR, capables de peser sur le financement et la distribution ultérieurs d’un projet. 

Depuis l’origine, la sélection est confiée aux mêmes deux curateurs, Liz Rosenthal et Michel Reilhac, qui ont voulu négocier avec la Biennale la création de récompenses officielles pour asseoir la légitimité artistique du médium. Autour des projections s’est aussi construite une dimension professionnelle, avec un marché dédié au financement des œuvres immersives, qui réunit producteurs, plateformes et investisseurs venus chercher les prochains talents du secteur.

2026 : une édition anniversaire tournée vers l'avenir

Organisée du 2 au 12 septembre 2026, avec une avant-première professionnelle le 1ᵉʳ septembre, cette dixième édition réunit 68 projets venus de 26 pays, avec le soutien de la plateforme VRChat. Le jury est présidé par le Canadien Paul Raphaël, artiste récompensé aux Emmy Awards et cofondateur du studio Felix & Paul, entouré de Négar Motevalymeidanshah et Kate Voet, deux réalisatrices distinguées lors de l’édition précédente. 

Plutôt que de se retourner sur ses dix premières années, les curateurs ont choisi de tourner cette sélection anniversaire vers l’avenir du secteur, dans un contexte où le financement des projets créatifs non ludiques s’est durci et où plusieurs plateformes se sont retirées du champ immersif. 

Un tremplin pour toute une génération de créateurs

En dix ans, le Lazzaretto Vecchio a vu naître plusieurs jalons du médium : le Grand Prix est ainsi allé au Français Boris Labbé pour Ito Meikyū en 2024, puis à la Taïwanaise Singing Chen en 2025 pour The Clouds Are Two Thousand Meters Up, adaptation immersive d’un roman sur le deuil. Ce rôle de pionnier commence aujourd’hui à essaimer ailleurs : en 2024, sept ans après le lancement de Venice Immersive, le Festival de Cannes a créé sa propre Compétition Immersive.

En imposant, dès sa création, l’idée qu’une œuvre en réalité virtuelle méritait la même attention critique qu’un film en compétition, la Mostra a fait de Venise l’un des pôles les plus riches et les plus reconnus de la création XR mondiale. Dix ans après sa naissance, alors que l’industrie du jeu vidéo continue d’absorber l’essentiel des investissements dans l’immersif, Venice Immersive reste l’un des rares espaces où des artistes peuvent encore expérimenter, chaque septembre, à esquisser ce que pourrait être le cinéma de demain. Les amateurs savent où aller : dans un coin de Venise, le cinéma sera immersif, ou ne sera pas. 

Nom d'auteur Pierre Lacoste
Pierre Lacoste est rédacteur depuis sept ans. Son parcours l’a conduit à explorer les grands mouvements qui traversent nos sociétés, en abordant des thématiques variées telles que l’actualité, les faits de société, les médias ou encore les cultures du divertissement. Son regard aiguisé sur les mutations technologiques et culturelles l’amène à questionner leur influence sur nos modes de vie et nos représentations collectives. Curieux, exigeant, et formé aux Arts, il insuffle à ses écrits une sensibilité singulière, où l’analyse se conjugue à une véritable dimension créative.
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