Un écosystème qui se porte bien en apparence

En étant passée de 4 à 34 licornes en moins de cinq ans, l’écosystème de la French Tech a de quoi se réjouir. Mais si l’on gratte, a-t-il produit les champions mondiaux espérés, appelés de tous ses vœux par Emmanuel Macron ? Et plus particulièrement dans la cybersécurité, peut-on encore croire en l’éclosion d’un champion national qui concurrencerait les champions américains ou israéliens ? Le marché mondial de la cybersécurité est estimé à 204 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 350 milliards de dollars d’ici 2029. Un terrain de jeu colossal, sur lequel la France peine à placer ses pions.

A l’heure où les candidatures pour la septième promotion du French Tech 40/120 sont ouvertes jusqu’au 18 mai 2026, l’éventuel succès économique d’un champion national repose sur un terreau propice. La France compte en effet un vivier de compétences reconnues provenant d’écoles d’ingénieurs et de formations spécialisées en informatique réputées. Les talents sont donc là, même si les meilleurs ont tendance à aller voir ailleurs si le salaire n’est pas plus vert.

Face à ces compétences, le réseau de startups innovantes que représente la French Tech peut arguer de certaines réussites comme le prouve l’augmentation constante du nombre de licornes. De nombreuses jeunes pousses développent des technologies de pointe, notamment dans la détection des menaces, la protection des données ou la sécurisation des infrastructures. Le radar de l’innovation cybersécurité 2025, publié par Wavestone et Bpifrance, recense 179 startups et 46 scale-ups actives dans le secteur en France. Parmi les noms qui reviennent : HarfangLab sur la détection et réponse aux incidents, Sekoia.io, Filigran, CybelAngel ou encore CrowdSec côté scale-ups. HarfangLab et CryptoNext Security figurent également parmi les 80 lauréats du programme French Tech 2030, lancé en novembre 2025 pour bâtir la souveraineté technologique française.

Des pouvoirs publics investis mais limités

Les pouvoirs publics ne sont pas en reste avec des subventions directes de 720 millions d’euros dans le cadre de la stratégie nationale de cybersécurité, ajoutés à des centaines de millions d’euros investis par France 2030 (doté d’un budget total de 54 milliards d’euros). L’État investit aussi dans des dispositifs d’accompagnement des startups spécialisées dans la cybersécurité et leur prodiguent également des ressources. Un vivier de talents, un réseau de startups, des pouvoirs publics concernés, pourquoi n’est-ce pas suffisant pour faire émerger un champion ?

Le problème ne vient pas tant de l’innovation, de nombreuses startups françaises sont à la pointe de ce qui se fait de mieux sur leur marché, mais du passage à l’échelle. Les startups françaises peinent à franchir le cap de l’hypercroissance et celles qui s’en rapprochent le plus sont souvent rachetées par un plus gros poisson. Alsid, fondée en 2016 par deux anciens de l’ANSSI et spécialiste de la sécurisation des Active Directory, a ainsi été rachetée par l’américain Tenable pour 98 millions de dollars. Ce rachat fait écho à celui de Sentryo, start-up lyonnaise pionnière de la cybersécurité pour l’IoT industriel, acquise par Cisco en juin 2019. 

Les levées de fonds restent bien moins importantes que celles américaines. En 2024-2025, l’ensemble des startups et scale-ups françaises de cybersécurité n’a réuni que 289 millions d’euros, sur 19 opérations seulement. À titre de comparaison, CrowdStrike génère à lui seul plus d’un milliard de dollars de revenus par trimestre. Or la cybersécurité demande des investissements capitalistiques lourds. Ces moyens, les startups françaises ne les ont pas.

Un terreau fertile, mais un terrain de jeu réduit

De plus, si l’on compare le marché américain, vaste et unique, à celui fragmenté de l’Europe tant par la langue que par la réglementation et les pratiques, l’on comprend que nos fleurons n’ont pas les mêmes chances de succès que les américains.

Les startups françaises ont pour beaucoup fait le choix de la spécialisation. Plutôt que d’attaquer de front les géants existants dans leur secteur, certaines startups misent sur des niches technologiques à forte valeur ajoutée. Filigran, fondée en 2022, développe une suite open source de cybersécurité décisionnelle et a levé 50 millions d’euros en octobre 2025 auprès d’Eurazeo et Deutsche Telekom Capital Partners. HarfangLab, dont la solution EDR est certifiée par l’ANSSI et créée par d’anciens de l’Agence nationale et du ministère des Armées, a levé 25 millions d’euros en série A en octobre 2023. Ces exemples illustrent une dynamique réelle mais ces montants restent sans commune mesure avec les tours de financement américains. Cela leur permet d’exister, mais les empêche intrinsèquement, sur leur marché étriqué, de passer à l’échelle.

Pour voir émerger un champion, les financements et la coopération européenne se doivent d’être plus importants. Le radar Wavestone/Bpifrance 2025 note d’ailleurs que la France reste majoritairement absente des levées supérieures à 30 millions d’euros, et que la dynamique actuelle favorise davantage les rachats que les investissements directs, avec 8 acquisitions recensées sur la période 2024-2025 contre une seule les deux années précédentes.

Peut-être existe-t-il aussi un déficit entrepreneurial en France avec une French Tech qui a la réputation de jouer la prudence, quand dans un secteur aussi compétitif que la cybersécurité, la prise de risque est un facteur clé de succès. Un terreau fertile, mais un terrain de jeu réduit, c’est l’avantage et l’inconvénient de la French Tech dans sa mission d’élévation de ses membres.

Nom d'auteur Fabrice Mateo
Journaliste spécialisé dans les technologies de l'information et de la communication, Fabrice Mateo a collaboré avec une trentaine de médias, mêlant investigations, enquêtes, interviews et reportages. Photographe et auteur de plusieurs ouvrages sur l'IA et la data, il a publié en septembre 2025 "Le Guide des métiers de l’intelligence artificielle" (L’Étudiant).
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