
Arthur Mensch devant les députés : la souveraineté française vue par celui qui l’incarne
Auditionné devant les députés d’une commission d’enquête parlementaire, le cofondateur et directeur général de Mistral AI, Arthur Mensch, a martelé un discours volontariste en faveur de l’intelligence artificielle, que l’on doit considérer comme une ressource et à qui l’on doit consacrer une large part des dépenses et des investissements. Il a aussi livré un constat urgent pour agir en faveur de l’indépendance numérique de la France et de l’Europe.
Auditionné par une commission d’enquête
Tandis que Mistral AI est touchée par une affaire de cyberattaque visant son code source, son cofondateur et directeur général, Arthur Mensch, a été auditionné le 12 mai dernier par les députés, accompagné d’Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques et de la communication. L’audition a eu lieu dans le cadre de la commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France.
Le moins qu’on puisse dire est que le directeur général de Mistral AI n’a pas caressé dans le sens du poil la commission présidée par le député Modem Philippe Latombe et dont la rapporteure est l’écologiste Cyrielle Chatelain.
Cofondée début 2023 par Arthur Mensch, Timothée Lacroix et Guillaume Lample, l’entreprise affiche aujourd’hui une valorisation de 11,7 milliards d’euros depuis l’entrée au capital d’ASML, 300 millions d’euros d’ARR en septembre 2025, et un objectif d’un milliard d’euros de revenus d’ici fin 2026, annoncé par Mensch à Davos en janvier. Le diplômé de Polytechnique, de Télécom Paris et de l’Université Paris-Saclay a construit Mistral AI sur un pari double : des modèles plus légers, moins gourmands en ressources, et une stratégie open source assumée, présentée comme alternative à l’oligopole formé par OpenAI, Anthropic et Google.
Quelques mois avant de devenir un Etat vassal
Le fondateur de Mistral AI a estimé que le temps ne joue pas en faveur de l’Europe qui n’a plus que « quelques mois pour décider si elle produit son intelligence artificielle ou si elle l’achète aux autres ». Au-delà, prévient-il, « on va devenir un État vassal ». La faute en revient aux décideurs qui ne considèrent pas l’intelligence artificielle comme une ressource. « Il faut réfléchir à l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie », ajoute-t-il, parce qu’au fond le métier consiste à transformer de l’électricité en tokens, l’unité économique de l’intelligence artificielle.
Et de fixer les idées par un chiffre : « si toute l’Europe consacre 10 % de sa masse salariale à l’IA d’ici trois à quatre ans, comme le fait déjà Mistral aujourd’hui, cela représente environ 1 000 milliards d’euros par an. Mille milliards qui, faute d’acteurs européens, partiraient gonfler le déficit commercial et financer la R&D américaine plutôt que la nôtre. »
Devant les députés, Mensch a par ailleurs déclaré que les ingénieurs de Mistral « n’écrivent plus de lignes de code », jugeant probable une augmentation du chômage dans certains secteurs, avec un déplacement de la valeur du travail vers le capital, « un capital qui n’est pour le moment largement pas du capital européen ».
Deux ans pour une monopolisation de la ressource énergétique
Pour fournir la puissance de calcul nécessaire, le jeune entrepreneur appelle à un plan énergétique européen axé sur l’IA. La France dispose d’un surplus électrique d’environ 9 GW, soit 90 TWh par an, de quoi alimenter de gigantesques centres de calcul.
Sauf que les géants américains, qui disposent de moyens non moins gigantesques, ont les bilans nécessaires pour acheter cette capacité avant les autres. Une fois les électrons réservés, ils le restent : il faut des années pour construire de nouvelles centrales. Arthur Mensch prêche donc pour une « monopolisation de la ressource énergétique européenne » qui se joue dans les deux ans, et qu’il juge « irrémédiable ». L’objectif de Mistral est de 1 GW de capacité d’ici 2029, mais il le reconnaît lui-même : « ce n’est pas suffisant ».
Une Europe trop réglementaire
Alors qu’Ursula von der Leyen assure que l’Europe dispose des « bonnes préconditions » pour devenir un leader mondial de l’IA, Arthur Mensch dresse un constat plus pessimiste. Il relève les faiblesses structurelles de l’Europe : manque d’investissements, blocages administratifs, retard énergétique et incapacité à utiliser la commande publique comme arme industrielle.
Et Arthur Mensch de critiquer frontalement le mille-feuille des règles : RGPD, législation sur le droit d’auteur, AI Act… Sa thèse est que cet empilement freine paradoxalement les acteurs européens et favorise les géants américains, seuls capables d’absorber les coûts de conformité.
Mistral AI a provisionné un milliard d’euros de Capex pour des acquisitions stratégiques en Europe. Mensch a confirmé être « en train de regarder quelques opportunités » sans nommer de cibles. L’entreprise, longtemps perçue comme proie potentielle des grands groupes américains, se positionne désormais en acquéreur. Lourdeur structurelle et manque d’opportunisme conjoncturel résument la vision du Vieux continent par Arthur Mensch. L’autonomie souveraine ainsi mise à mal n’augure pas des lendemains enchanteurs pour l’indépendance des Européens dans le monde numérique…
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