
Mouad M’Ghari, le prodige français qui a construit une licorne de drones militaires en moins de deux ans
Il n’a pas 30 ans. Il n’est pas une star des réseaux sociaux. Il ne fait ni la Une des médias ni les beaux jours de LinkedIn. À 26 ans, Mouad M’Ghari, le co-fondateur et CEO d’Harmattan AI est à la tête de la première licorne française dans l’armement. La start-up parisienne est aujourd’hui valorisée à 1,4 milliard de dollars (suite à son partenariat avec Dassault Aviation). Une réussite saluée par Emmanuel Macron lui-même qui, sur les réseaux sociaux, y voit une validation de la souveraineté technologique française. Mais comment un mathématicien si jeune a-t-il su s’imposer dans ce secteur si fermé ?
De Polytechnique à Harmattan AI
Le hasard ou la vocation patriotique n’ont rien à voir avec l’arrivée tonitruante de Mouad M’Ghari dans la défense. Son parcours est tel qu’il est formé à un niveau de rigueur exceptionnel. Classe préparatoire à Louis-le-Grand, École Polytechnique, ENS, master au MIT : peu d’entrepreneurs peuvent revendiquer une formation de ce prestige. Avant de se lancer à la tête de sa propre entreprise, il enchaîne les brèves expériences dans la finance quantitative chez G-Research (Londres) et dans le conseil stratégique chez Attali Associates (Paris).
C’est en 2022 qu’une voie s’ouvre à lui. Le 24 février, la Russie envahit l’Ukraine. Partout à travers le monde, les citoyens découvrent les images de la guerre. Des drones qui ne valent pas plus que quelques centaines d’euros détruisent des chars qui en coûtent des millions. Ces images viennent remettre en question les doctrines d’armement classiques. M’Ghari, lui, y voit une opportunité industrielle. En 2022, c’est la capacité à produire en volume, vite et à bas coût qui fait toute la différence sur le champ de bataille. Il ne faut plus compter sur la sophistication d’un seul système à plusieurs dizaines de millions de dollars. Il décide alors d’apporter sa pierre à l’édifice. Deux ans plus tard, en avril 2024, il co-fonde Harmattan AI avec cinq associés dont les profils couvrent l’ingénierie embarquée, la robotique et le développement commercial.
De la feuille blanche aux armées de l'OTAN en quinze mois
La vitesse à laquelle des armées souveraines acceptent de faire confiance à Harmattan AI est frappante. À peine plus d’un an après la création de l’entreprise, en juillet 2025, une commande hors-norme tombe : mille drones d’observation (pour l’entraînement et la préparation opérationnelle des soldats français) sont demandés par la DGA. Un contrat présenté comme le plus rapide de l’histoire de la Direction générale de l’armement.
Et ce n’est que le début. Deux mois plus tard, en septembre 2025, c’est le ministère de la Défense britannique qui commande jusqu’à 3 000 systèmes autonomes, ce qui fera d’Harmattan AI le fournisseur de plus de la moitié du parc de drones de la deuxième plus grande armée de l’OTAN d’ici fin 2026. En octobre, un partenariat est signé avec le fabricant ukrainien Skyeton pour améliorer le drone Raybird, déployé en conditions réelles de combat.
L’entreprise revendique une intégration verticale totale : elle conçoit elle-même ses algorithmes d’autonomie, ses capteurs, ses systèmes de guerre électronique et ses logiciels de commandement. Cette architecture modulaire et pilotée par logiciel lui permet de mettre à jour ses systèmes en continu, là où les programmes d’armement traditionnels restent figés pendant des années. Fin 2025, le site pilote parisien tourne à 1 300 drones par mois. L’usine d’Orly, ouverte début 2026, doit porter la capacité à 10 000 unités mensuelles avant l’été.
Quand l'usine devient une véritable arme stratégique
La philosophie de Mouad M’Ghari ne se résume pas à des chiffres de production. Elle articule une vision cohérente et provocatrice de ce qu’est devenue la guerre. Dans un entretien accordé au Grand Continent en février 2026, il convoque une analogie historique saisissante : la vraie arme décisive de la Seconde Guerre mondiale n’était pas le bombardier B-17 ou le char Sherman, c’était l’usine américaine capable d’en produire des milliers. La même logique s’applique aujourd’hui aux drones.
Ce raisonnement le conduit à rompre avec les pratiques habituelles du secteur. Pour faire simple, il assume sa tolérance à l’imperfection. Il ne veut pas reproduire le schéma des industries traditionnelles, qui passent des années à dérisquer un programme avant de le livrer. Si certains y voient une forme d’hérésie, d’autres lui donnent raison. C’est le cas de l’Ukraine qui préfère un système disponible à dix mille unités par mois qu’un système qui serait techniquement supérieur, mais seulement livrable à trois cents exemplaires.
Le partenariat avec Dassault Aviation incarne la concrétisation de cette vision à plus grande échelle. Harmattan AI développera l’intelligence artificielle embarquée pour le Rafale F5 et pour les drones de combat UCAS appelés à voler en formation avec les chasseurs de prochaine génération. Pour un groupe centenaire comme Dassault, s’adosser à une start-up de deux ans pour forger le futur de l’aviation de combat envoie un signal fort sur l’état de l’industrie de défense française.
En 2025, les investissements mondiaux dans la defense tech ont atteint un niveau record de 49,1 milliards de dollars, plus du double de l’année précédente. Dans cet afflux de capitaux, Harmattan AI occupe une position singulière : ni un acteur américain comme Anduril, ni un grand industriel européen comme Thales ou MBDA, mais une entité nouvelle et souveraine dans ses choix technologiques. Malgré sa jeunesse, il est suffisamment crédible pour que les armées lui confient des décisions critiques. Mouad M’Ghari a construit quelque chose d’unique : une entreprise de défense qui pense comme une startup, et une startup qui produit comme une usine de guerre.
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