
Park Chan-wook, réalisateur coréen admiré par Tarantino, préside le festival de Cannes 2026
Le réalisateur préféré de votre réalisateur préféré. Figure singulière du cinéma mondial, loué pour ses talents de conteur, adulé pour sa radicalité, Park Chan-wook va présider le jury de la 79e édition du Festival de Cannes. Cette nomination symbolique et prestigieuse, la première pour un cinéaste sud-coréen, rappelle que son art efface les frontières, les genres et les langues. Découvrez le portrait de l’homme qui se cache derrière cette vision sans concession de la société.
De Séoul à l'écran mondial : une vocation née d'Hitchcock
Né en 1963 à Séoul, Park Chan-wook développe très tôt une passion pour le cinéma. Il commence sa carrière comme critique (après des études en philosophie) et passe à la réalisation dans les années 1990. Pendant dix ans, ses premiers films sont discrets, voire confidentiels. Et si le succès mondial lui échappe, il forge son œuvre, construit son obsession stylistique et travaille sa vision. Dès ses premiers essais, il s’attarde sur la violence humaine, la décrypte, la creuse, pour mieux observer une réflexion sur la société actuelle. Il s’inspire du plus grand pour cela, Alfred Hitchcock, réalisateur qui l’a poussé à tenir le même rôle. C’est après la découverte de Sueurs Froides qu’il se passionne pour cette tension hitchcockienne entre la beauté formelle et la laideur morale.
En 2002, Park Chan-wook touche un public plus large avec le lancement de sa trilogie de la vengeance. Trois films qui peuvent n’en former qu’un (Sympathy for Mr. Vengeance, Oldboy et Lady Vengeance) et résument son cinéma : une mise en scène virtuose qui explore frontalement la violence dans des récits très sombres. Le réalisateur s’intéresse à la contamination de la violence et des chemins qu’elle emprunte pour s’emparer des personnages. À l’image d’un Michael Haneke, pour qui les excès de violence dans le cinéma doivent toujours interroger celui qui regarde, Park Chan-wook met en scène des films qui dérangent autant qu’ils fascinent. Chez lui, les corps frappent, mais servent avant tout à faire remonter une violence bien plus insidieuse et diffuse, celle de constructions sociales qui conditionnent les êtres et les condamnent au silence.
Oldboy, Cannes 2004 : le mythe Tarantino
La légende commence en 2004 avec l’entrée en compétition du film Oldboy au Festival de Cannes. Quentin Tarantino préside le jury et des bruits de couloirs indiquent qu’il veut remettre la Palme d’or à Park Chan-wook. Les délibérations sont longues. Le réalisateur de Pulp Fiction, qui a vu Oldboy à trois reprises pendant le festival, défend l’œuvre sans concession et brutale de son homologue sud-coréen. Mais le jury opte finalement pour Fahrenheit 9/11, choix d’autant plus logique qu’il est politique et s’apparente à un compromis lié à la guerre en Irak. Park Chan-wook ne repart pas les mains vides et remporte le Grand Prix. Ce n’est pas la Palme, certes, mais c’est un prix suffisamment important pour faire de lui un réalisateur qui compte dans le paysage cinématographique international.
Il n’est pas surprenant de constater pourquoi Quentin Tarantino tenait à remettre la récompense suprême au film Oldboy. À plus d’un titre, le cinéma des deux réalisateurs est jumeau. Tout comme son homologue américain, Park Chan-wook a un certain attrait pour la violence stylisée. Si elle est toujours chorégraphiée au millimètre chez le visionnaire à l’origine de Kill Bill, elle est plus viscérale chez Park. Mais le plan-séquence devenu culte dans le couloir a sans doute convaincu Tarantino. Seul, le personnage affronte des dizaines d’hommes et avance dans un long couloir comme dans un jeu vidéo en 2D. Park Chan-wook refuse le montage et impose au spectateur le réel du corps. Ce n’est pas un super-héros qui se bat, c’est un corps qui souffre, qui tombe, se relève. L’action devient une expérience physiquement éprouvante pour le spectateur… et réjouissante pour tout amateur de mise en scène et de catharsis.
Stoker : la parenthèse américaine
Hollywood n’est pas insensible au talent de Park Chan-wook. Après son excursion vampirique avec Thirst, le réalisateur accepte de mettre en scène Stoker, convaincu par le scénario de Wentworth Miller (l’acteur de Prison Break). Très inspiré par L’Ombre d’un doute d’Alfred Hitchcock, ce scénario est l’occasion pour Park de proposer un film hommage au maître du genre. L’occasion est trop belle, d’autant plus qu’il parvient à convaincre Nicole Kidman d’interpréter le rôle hitchcockien d’une mère glaciale comme le vent d’hiver. Malgré la rigidité d’un système qui a déjà broyé plus d’un réalisateur étranger, Park Chan-wook ne s’adoucit pas. Il contourne l’écueil du formatage et transpose ses obsessions (désir interdit, violence enfouie, beauté formelle au service du malaise).
Le cadre américain ne trahit pas la substance, il permet au contraire au réalisateur d’ajouter une pierre à l’édifice de sa carrière. En Asie comme en Amérique, le cinéaste explore les zones troubles de l’âme humaine et la fragilité de la bonne morale. Il laisse les secrets et les pulsions exploser. Bien qu’il ne parle pas anglais, il comprend les codes d’Hollywood et les infiltre pour mieux les détourner. En résulte une parenthèse (c’est son seul et unique film en anglais) qui confirme la cohérence de son œuvre : l’élégance formelle n’adoucit jamais la cruauté, elle questionne, trouble et fascine.
La reconnaissance cannoise
Certains cinéastes sont à Cannes comme à la maison. Park Chan-wook appartient à ce cercle fermé. En 2009, il repart avec le Prix du jury grâce à Thirst, son drame avec des vampires. En 2016, Mademoiselle enchante les festivaliers malgré l’absence de prix. Enfin, en 2022, il rend une nouvelle fois hommage à Hitchcock avec Decision To Leave, une romance entre un détective et la veuve de sa victime. Il s’empare du Prix de la mise en scène. En quatre sélections, il aura remporté presque autant de récompenses.
Si son dernier film, Aucun autre choix, n’a pas eu les honneurs de Cannes (il a été présenté à la Mostra de Venise), il impose toujours la radicalité obsessionnelle de son metteur en scène. En adaptant le roman Le Couperet de Donald Westlake, Park Chan-wook est fidèle à sa tradition de critique sociale tranchante comme un couteau aiguisé. C’est la suite logique d’une œuvre qui n’a jamais cessé d’interroger les failles d’une société capitaliste à la violence sourde, étouffée par les puissants.
Sa présence à la tête du jury cette année répare une anomalie. Malgré sa richesse, jamais le cinéma sud-coréen n’avait été représenté à ce poste. C’est désormais chose faite et Park Chan-wook ne cache pas son excitation à l’idée de cette double captivité volontaire : d’abord dans la salle de cinéma, à découvrir les films ; ensuite dans la salle de réunion, à débattre avec les autres membres du jury.
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