
Athénaïs Oslati, l’ingénieure qui veut donner un cœur à l’intelligence artificielle
À l’heure où l’IA n’est plus l’héroïne des films de science-fiction, mais colonise déjà toutes les strates de la société, de la recommandation de films à l’assistance médicale, une question demeure : faut-il vraiment confier notre avenir à des algorithmes dépourvus de sensibilité ? Si certains détracteurs s’y refusent, Athénaïs Oslati, elle, se donne une ambitieuse mission : permettre aux machines de vraiment nous comprendre. The New Siècle a dressé le portrait de cette visionnaire qui travaille à l’intersection de la technologie, de la psychologie et des neurosciences, pour créer une IA à visage humain.
Un parcours entre logique et sensibilité
Athénaïs Oslati ne ressemble pas vraiment à l’image qu’on se fait d’une ingénieure. Sa formation technique est solide, personne ne le conteste, mais très vite, elle a senti que quelque chose lui échappait dans les lignes de code : l’impalpable. Il manque une hésitation dans la voix, un regard fuyant, le chant d’un ton qui évolue selon les mots employés. Assez tôt dans sa carrière, elle comprend qu’un système capable de détecter un cancer à 99 % d’exactitude peut rater son objectif s’il annonce le résultat comme il demanderait des croissants à la boulangerie. Pour elle, cette réalisation est une bascule dans sa carrière.
Son terrain de jeu devient l’informatique affective (ou Affective Computing). L’idée de fabriquer une machine qui ressent vraiment appartient toujours au domaine de la science-fiction. En revanche, Athénaïs Oslati travaille pour apprendre à l’IA à lire les signaux humains : une micro-expression, une voix qui tremble, un débit qui s’accélère quand le stress monte. Et puis à adapter son comportement en conséquence, avec une sorte de bon sens intégré. Pas juste de l’optimisation froide. Quand certains estiment que l’ordinateur est précieux, car il est justement neutre, impartial et sans affect, la chercheuse met justement en garde contre ces dangers.
Humaniser les algorithmes
La thèse d’Athénaïs Oslati est simple : une IA qui n’a aucune boussole éthique ne se contente pas d’ignorer les émotions. En effet, elle reproduit les biais de ses données et peut les amplifier. Discrimination, angles morts, angles cachés… Si personne n’intègre des mécanismes correcteurs dès la conception, la machine va simplement consacrer les inégalités existantes avec une efficacité redoublée. Ce qui lui tient à cœur, c’est la protection psychologique des utilisateurs. Avec la prolifération des chatbots et des agents conversationnels, le risque de manipulation est réel. Ces systèmes peuvent devenir addictifs, jouer sur les vulnérabilités. Elle veut construire un contraire, une autre voie. Pour autant, elle a conscience que cette voie est semée d’embûches.
S’il est simple de coder un algorithme de tri, comment coder l’empathie ? La mélancolie, l’ironie, l’ambivalence… ça ne se traduit pas en binaire. Athénaïs Oslati travaille avec des réseaux de neurones profonds et emprunte beaucoup aux neurosciences. Elle ne veut pas copier le cerveau humain, elle veut s’en inspirer intelligemment. Surtout, elle connaît les limites, notamment au sujet de la vie privée. Le constat est limpide : pour comprendre les émotions de quelqu’un, il faut collecter des données intimes sur sa vie. Mais Oslati refuse que son IA empathique soit un outil de surveillance. Le cœur de sa machine doit être celui d’un confident, et pas celui d’un espion.
Une voix (féminine) qui porte dans l'industrie
Au-delà du laboratoire, Athénaïs Oslati s’est imposée comme une interlocutrice de premier choix dans les débats sur l’éthique technologique. Elle intervient dans des conférences, devant des décideurs politiques, des investisseurs, des ingénieurs en début de carrière. Son message est constant : le code est un acte politique. Chaque choix d’architecture, chaque jeu de données sélectionné, chaque paramètre ignoré : tout cela a des conséquences réelles sur des gens réels. En siégeant dans des comités de certification (elle est membre du comité de normalisation AFNOR sur l’Intelligence Artificielle), elle assure un travail militant. Sa présence encourage à reconnaître la sensibilité des algorithmes comme critère d’évaluation officiel.
Qu’elle le veuille ou non, Oslati est un modèle, d’autant plus qu’elle tient une place rare dans un secteur largement dominé par les profils masculins. Mais ce qui est peut-être plus révélateur encore, c’est la nature même de son travail. L’empathie, la protection psychologique des utilisateurs, le refus de la manipulation affective… Ces préoccupations sont peu représentées dans la tech, dominée par des discours de performance, de scalabilité et de disruption. Ce n’est probablement pas un hasard si c’est une femme qui les porte avec cette constance. Les femmes, culturellement formées à penser aux autres avant elles-mêmes, à anticiper les besoins, à gérer les dynamiques relationnelles, apportent dans la salle de conception des questions que beaucoup n’ont jamais pensé à poser. Pas parce qu’elles seraient naturellement plus douces ou plus sensibles, mais parce que leur expérience du monde les a entraînées, souvent malgré elles, à une forme d’attention à l’autre que l’industrie tech a longtemps considérée comme hors sujet. Athénaïs Oslati transforme cette attention en architecture logicielle. Et si la vraie disruption était là ?
Athénaïs Oslati dessine une réconciliation entre la performance et le sens. Son IA ne nous remplace pas, pas plus qu’elle ne nous comprend mieux. Elle fait quelque chose de plus modeste, mais très précieux : elle tient compte de nous. Elle ajuste, elle s’adapte, elle sait quand insister et quand reculer. La grande innovation de demain sera une question de compréhension et, osons le mot, de bienveillance. Athénaïs Oslati n’a pas fini de travailler. Mais elle a peut-être déjà posé la question la plus importante de son époque.
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