Stéphanie Frappart et le syndrome de la première

Si les amateurs de football connaissent Stéphanie Frappart depuis des années, sa carrière se construit discrètement, et cela dit quelque chose de la résistance qu’elle rencontre sur son passage. En 2003, elle arbitre en D1 féminine pour la première fois à l’occasion du match Hénin-Beaumont – La Roche-sur-Yon. Ce n’est qu’en 2009, quelques années plus tard, que la FIFA l’inscrit sur sa liste internationale. En 2011, elle fait face à 22 hommes sur le terrain, puisqu’elle tient le sifflet pour plusieurs matchs du Championnat National, la troisième division masculine française. En 2014, elle brise un premier plafond de verre en devenant la première femme arbitre d’un match de Ligue 2. Là où certains y voient une faveur ou une discrimination positive, d’autres, ceux qui connaissent son parcours, savent qu’elle doit cette ascension à ses compétences accumulées au fil d’une formation patiente et longue, car contrariée par un milieu peu enclin à l’accueillir.

La carrière de Stéphanie Frappart multiplie les records et peut se résumer en un mot : première. À chaque nouvelle étape, chaque fois qu’elle franchit un échelon, elle est la première femme à le faire. Première à arbitrer en Ligue 1, le 28 avril 2019, lors de Amiens – Strasbourg. Première lors d’une Supercoupe d’Europe, en août 2019, pour Liverpool – Chelsea. Première en Ligue des Champions masculine, en décembre 2020, lors de Juventus – Dynamo Kiev. Première en finale de Coupe de France, en mai 2022 (Nice – Nantes). Première femme a officié lors d’un Euro masculin (en 2021). Et enfin, le 1er décembre 2022 au Qatar, première femme arbitre principale d’un match de Coupe du monde masculine (avec une équipe entièrement féminine autour d’elle). Cinq fois désignée meilleure arbitre féminine du monde par la FIHFS. Couronnée en 2019 par les Globe Soccer Awards comme meilleure arbitre de l’année, tous sexes confondus.

Le sexisme comme bande-son permanente

Derrière les trophées et les matchs prestigieux qu’elle dirige, il y a une réalité qu’on ne peut pas balayer d’un crochet du droit ou d’un tacle bien senti. Il y a une réalité, celle des mots dans les tribunes, des insultes dans les messages privés, des moqueries dans les vestiaires. Stéphanie Frappart le raconte elle-même, via des anecdotes qui semblent provenir d’un autre âge. Lors d’un match en Ligue régionale, à 18 ans à peine, elle a été accueillie par un : « On ne peut pas faire pire qu’une femme. » Une phrase balancée comme une évidence. Elle a continué. Plus tard, en Ligue 1, les insultes venues des tribunes ont pris une autre ampleur. Lors d’un match Rennes – Lyon en novembre, les gradins du Roazhon Park ont retenti d’invectives sexistes d’une violence brute. Ce n’est pas son arbitrage ou ses décisions qui, seuls, justifient les insultes, c’est sa condition de femme. Des mots qui disent que sa présence, en elle-même, offense.

En 2026, les joueurs et les dirigeants ont appris à composer. Pas les tribunes. Il n’y a pas de carton à craindre dans les gradins. L’adversité, en outre, ne disparaît pas une fois qu’elle siffle le coup de sifflet final dans le stade. Sur les réseaux sociaux, l’hostilité n’en est que plus rude, confortée par un anonymat bienvenu qui permet de tout dire. Stéphanie Frappart est absente des réseaux sociaux. Elle le clame, elle préfère rester dans sa bulle et ne prête pas attention aux articles à son sujet. Là où on pourrait y voir une forme d’indifférence, il faut surtout comprendre que c’est une stratégie de survie, ou une forme d’autoprotection. 

Enfin, outre les insultes, un sexisme plus insidieux et hypocrite la concerne : le double standard dans l’évaluation de ses erreurs. Le football est un sport d’erreurs, du côté des joueurs comme du côté des arbitres. Mais quand Stéphanie Frappart, comme l’entièreté de ses collègues masculins, en commet une, elle n’est pas simplement une arbitre qui analyse mal une situation, elle devient la preuve que les femmes n’ont pas leur place sur un terrain. Dans le sport de haut niveau, les femmes en position d’autorité sont scrutées avec une loupe grossissante, et leurs erreurs instrumentalisées pour remettre en question leur légitimité entière, là où celles de leurs homologues masculins sont absorbées comme la normalité de l’exercice. La femme arbitre doit accepter l’essentialisation, elle est une représentante malgré elle.

Une pionnière qui siffle plus fort que la haine

Stéphanie Frappart est une pionnière qui peut se reposer sur sa compétence, réelle, validée par les grandes institutions du football mondial. Et c’est sa plus grande force. Elle refuse une posture militante ou victimaire et veut être perçue comme ce qu’elle est : une arbitre. « Je me suis mis dans ma bulle, j’ai préparé physiquement, techniquement, comme d’habitude, je n’ai rien changé. Cela a beaucoup fait parler, en dehors du foot aussi, mais pour moi, c’était un match comme un autre. » C’est ce qu’elle déclarait après son premier match en Ligue 1. Quelques mois plus tard, avant la Supercoupe d’Europe : « Nous devons prouver physiquement, techniquement et tactiquement que nous sommes les mêmes que les hommes. Je n’ai pas peur de ça. » 

Il y a aussi dans sa nomination pour le Mondial 2022 au Qatar une ironie que l’histoire retiendra. C’est dans un émirat régulièrement pointé pour la condition des femmes dans la société qu’elle est devenue la première arbitre féminine d’un Mondial masculin. « C’est aussi un signe fort de la FIFA et des instances de faire arbitrer des femmes dans ce pays-là. » Un symbole planté dans un terreau hostile, à destination du monde entier. 

Elle sait aussi ce que son existence sur le terrain signifie au-delà d’elle-même. « Il y a besoin de modèles féminins pour pratiquer, être dirigeante ou arbitre. Je peux être un exemple pour les jeunes filles, leur montrer que les femmes arbitres, ça existe. » Elle formule ce que sa carrière entière exprime sans le crier : « On voit que les réseaux sociaux sont importants pour les jeunes filles et les jeunes femmes. C’est un facteur à prendre en compte et cela peut être une difficulté pour se lancer dans l’arbitrage ou pour s’y inscrire dans la durée. » Elle ne se plaint pas, elle constate. Comme les hommes, elle aimerait n’avoir à porter que le sifflet. Mais si son parcours n’est pas sinécure, elle sait que tel est le lot de toutes les premières : emprunter un chemin hostile afin de le rendre plus facile d’accès à celles qui voudront suivre.

En 2024, Stéphanie Frappart n’a pas été retenue pour l’Euro masculin en Allemagne. Elle ne sera pas non plus présente cette année pour la Coupe du monde qui se tiendra aux États-Unis, au Canada et au Mexique. La route est encore longue et les signaux d’alarme persistent. Mais elle ne fait aucun écart. Malgré les obstacles, elle continue de tracer son chemin dans un monde qui a mis longtemps à lui faire une place et qui, encore aujourd’hui, peut lui signifier qu’elle est de trop. On aimerait parler simplement de Stéphanie Frappart comme d’une grande arbitre. Mais il ne faut pas mettre de côté la réalité : chaque week-end durant le championnat, une partie des regards qui se posent sur elle cherchent la faute plutôt que la justesse. 

Nom d'auteur Pierre Lacoste
Pierre Lacoste est rédacteur depuis sept ans. Son parcours l’a conduit à explorer les grands mouvements qui traversent nos sociétés, en abordant des thématiques variées telles que l’actualité, les faits de société, les médias ou encore les cultures du divertissement. Son regard aiguisé sur les mutations technologiques et culturelles l’amène à questionner leur influence sur nos modes de vie et nos représentations collectives. Curieux, exigeant, et formé aux Arts, il insuffle à ses écrits une sensibilité singulière, où l’analyse se conjugue à une véritable dimension créative.
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