Un artiste qui décrète sa propre obsolescence

Il est inutile de penser que Philippe Starck repose sa pensée sur la métaphore et l’image, il est bien plus direct. En 2008, lors d’un entretien auprès d’un magazine allemand, il lâchait une bombe qui reflète aujourd’hui encore son discours : « Tout ce que j’ai créé est absolument inutile. D’un point de vue structurel, le design est totalement inutile. » Alors qu’il a signé des créations parmi les plus iconique de l’ère contemporaine (comme le presse-agrumes Juici Salif pour Alessi), il signait l’acte de mort symbolique de sa discipline. Ce n’est pas une posture, c’est une vision. Selon Philippe Starck, un designer actuel doit travailler sa propre disparition. Que faut-il comprendre de sa pensée ? Qu’un objet est créé pour répondre à un problème encore non résolu. Le designer ne doit pas multiplier les formes, il doit réduire les dépendances pour faire disparaître les usages dans l’évidence. Le bon design n’est donc plus l’idéal, ce qui prime, c’est l’absence de design. 

C’est là que réside son génie particulier : transformer la contradiction en moteur créatif. Starck ne cesse de concevoir tout en théorisant l’inutilité de concevoir. Il dessine des hôtels improbables (le Mama Shelter, le Sanderson, le Delano à Miami) où chaque détail est pensé pour provoquer une émotion, un sourire, un malaise. Il invente des objets qui ne ressemblent à rien de connu, comme ce presse-agrumes à trois pieds qui ne presse presque rien mais trône sur des milliers de plans de travail comme un vaisseau extra-terrestre ou un étrange insecte. La provocation, chez Starck, n’est pas un gimmick. C’est une méthode de pensée.

Le design est politique

Pour comprendre Philippe Starck, il faut revenir à la France des années 1980. La gauche est au pouvoir, et l’Élysée commande des meubles contemporains à des jeunes créateurs inconnus, dont Starck. Alors qu’il n’a que 30 ans, il dessine les appartements privés de François Mitterrand. L’État envoie un signal fort : pour la première fois, il reconnaît le design comme un enjeu politique. La politique fait partie intégrante du travail du designer. Il considère que la beauté accessible est une forme de justice. Concevoir une chaise vendue à prix raisonnable qui soit aussi belle qu’un meuble de luxe, c’est, selon lui, un acte démocratique. Ses collaborations avec des enseignes grand public comme La Redoute ou Target aux États-Unis sont cohérentes avec une philosophie qui refuse l’idée que le bon goût soit un privilège de classe. Sa collaboration avec Free pour une box Internet en est la preuve. Les Français, pour quelques euros par mois, peuvent louer une œuvre d’art qui a une fonction : le service est plus important que la forme. 

Une nouvelle fois, il ne faut pas y voir une simple posture opportuniste. Sa carrière est la meilleure des réponses pour le prouver. Depuis quelques années, il se passionne pour les maisons préfabriquées écologiques, les structures gonflables, les matériaux recyclés. Comme si la trajectoire logique de toute sa carrière menait inévitablement vers ce point : créer moins, mais mieux, pour plus longtemps.

L’ultime paradoxe de Starck

Au fil des décennies, Philippe Starck n’a cessé de déplacer le centre de gravité de son travail : d’abord les objets, puis les lieux, puis les usages. Depuis une quinzaine d’années, il s’intéresse à ce qu’il appelle une « esthétique de l’invisible ». Pour lui, le futur du design n’est plus dans la forme, ni même dans la fonction, mais dans la disparition progressive de la matérialité. Il imagine des habitats autonomes, des structures minimales, des objets qui consomment moins, durent plus longtemps, ou n’existent même plus physiquement. 

Le meilleur objet devient alors celui qu’il est inutile de fabriquer. Une chaise parfaite est une chaise qui n’a plus besoin d’être produite. Idem pour la maison parfaite, qui l’est quand elle se fond dans son environnement au point de disparaître. Cette philosophie radicale est écologique avant l’heure. C’est une vision qui tend vers l’effacement. Or, c’est justement dans cet ultime paradoxe (un designer qui ne veut plus designer) que nous trouvons la cohérence totale de son travail.

Philippe Starck ne cherche pas à être aimé, pas plus qu’il ne veut être compris. Il sait que ses prises de position interrogent. Mais son paradoxe n’est pas une coquetterie intellectuelle : c’est une manière de rappeler que le design, comme toute création humaine, doit rester humble. Finalement, on voit dans ce discours une philosophie anti-capitaliste. Le créateur refuse que son art soit approprié par une classe sociale pour mieux se détacher des autres. En proclamant que le design est inutile, il ne détruit pas sa discipline : il la libère. Il nous invite à regarder autrement les objets qui nous entourent, à questionner leur nécessité, leur impact, leur durée de vie.

Nom d'auteur Pierre Lacoste
Pierre Lacoste est rédacteur depuis sept ans. Son parcours l’a conduit à explorer les grands mouvements qui traversent nos sociétés, en abordant des thématiques variées telles que l’actualité, les faits de société, les médias ou encore les cultures du divertissement. Son regard aiguisé sur les mutations technologiques et culturelles l’amène à questionner leur influence sur nos modes de vie et nos représentations collectives. Curieux, exigeant, et formé aux Arts, il insuffle à ses écrits une sensibilité singulière, où l’analyse se conjugue à une véritable dimension créative.
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