
Au Prix des Citations 2026, les mots ont enfin leur trophée
Fondateur de BlablaCar et de Dift, chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur, Frédéric Mazzella est aussi un amoureux des mots. Sources d’éclairage pour ses réflexions quotidiennes, les citations célèbres l’aident à construire sa carrière et donnent vie à son ambition. Soucieux de mettre à l’honneur les citations de notre époque, trop souvent éclipsées par celles des siècles passés, il a créé le Prix des Citations, un nouveau rendez-vous qui a réuni 250 invités à Paris le 3 juin 2026. Au programme, 14 prix qui célèbrent les mots, les phrases, les belles tournures, à l’occasion d’une initiative qui rappelle que les mots, eux aussi, méritent d’être célébrés.
Retour sur cette première édition
L’idée a mûri pendant des années dans l’esprit de Frédéric Mazzella, nourrie par la conviction que les mots façonnent les siècles autant qu’ils les racontent. Lui qui a bâti BlaBlaCar autour du partage et Dift autour du don, voulait offrir aux citations contemporaines la reconnaissance qu’on réserve trop souvent aux seules personnalités disparues.
Pour une première édition, le concept frappe fort. 250 personnalités, journalistes, entrepreneurs, politiques, artistes et intellectuels, forment un jury. Tous se retrouvent à l’occasion d’un dîner parisien animé cette année par Caroline Vigneaux, humoriste et comédienne, spécialiste des bons mots, choix qui n’avait rien d’anodin pour une soirée consacrée à l’art de bien dire. Ensemble, ils élisent les formules qui capturent le mieux l’air du temps, qui trouvent les bons mots, les bonnes virgules même. Chaque table représente une thématique donnée. Sur les chaises, les micro-jurys délibèrent sur une shortlist préparée à l’avance par un comité de sélection de haute volée, composé entre autres de Stéphane Bern, Nina Métayer, Tony Estanguet, Laurent Voulzy, Roxanne Varza ou encore Nicolas Dufourcq. En clôture, les lauréats de chaque catégorie (Politiques & Géostratégie, Science & Technologie, Économie, Sport…) s’affrontent pour le Grand Prix.
Cette première édition a sacré Mark Carney, premier ministre du Canada, qui repart avec la plus haute distinction : Citation de l’année. Il doit ce prix à une phrase prononcée à Davos en janvier 2026 : « Les puissances intermédiaires doivent agir ensemble, car si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu. » Efficace comme un proverbe, précis comme une doctrine de politique étrangère.
S’il n’a pas reçu la consécration suprême, Edgar Morin, 102 ans, était sans aucun doute la grande star de la soirée. Il est reparti avec quatre prix, félicité pour l’une de ses phrases les plus fortes : « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. ». Une longévité intellectuelle saluée à sa juste mesure par le jury, qui a reconnu en lui une voix dont la pertinence ne faiblit pas.
La cérémonie n’a pas oublié de célébrer le rire en récompensant le sénateur Claude Malhuret. Reparti avec la Perle du rire, il doit ce succès à un proverbe turc glissé dans un discours au Sénat en mars 2026 pour viser Donald Trump : « Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi, c’est le palais qui devient un cirque. » La langue virale, elle, consacre « un banger » comme Expression de l’année, et « prompter » comme Mot Nouveau Iconique 2026, preuve que l’IA s’invite même dans le dictionnaire des distinctions.
Une citation peut-elle survivre à son contexte ?
Une citation est indissociable de son contexte, de sa source, du moment où elle est prononcée. Mark Carney dit « si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu » en janvier 2026, en plein réalignement géopolitique mondial, quelques semaines après le retour de Trump à la Maison-Blanche. La même phrase dans un discours d’école de commerce en 2019 serait tombée dans l’oubli. C’est le moment qui fait le mot. Et pourtant, en décernant un prix, on fait exactement l’inverse : on dé-contextualise. On extrait la phrase de son écrin pour la rendre autonome, universelle, éternelle. On parie que certaines formulations ont une valeur intrinsèque qui survit à l’événement qui les a produites.
Le pari n’est pas pour autant absurde. L’Histoire retient souvent plus les phrases que les moments, quitte même à attribuer des citations aux mauvaises personnes ou aux mauvais tournants historiques. Marie-Antoinette n’a jamais dit « Qu’ils mangent de la brioche ! ». Cette phrase est tirée des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, bien avant la Révolution française. « L’astrologie est une science en soi… » est une citation prêtée à Albert Einstein, alors qu’il considérait cette croyance comme une pseudoscience. Quant à Voltaire, il n’a jamais écrit « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Cette phrase culte vient de la biographe Evelyn Beatrice Hall pour résumer la pensée du philosophe français.
En 2026, le Prix des Citations remet donc la bonne phrase au centre, et révèle surtout ce que nous avons besoin d’entendre. Et là, le palmarès est parlant : une citation géopolitique sur la survie des petits contre les grands, quatre prix pour un penseur de 102 ans qui plaide pour la complexité et la compréhension, une perle du rire tournant en ridicule un leader populiste. Ce n’est pas un hasard.
Un portrait de l'époque, fait de mots
C’est dans ce portrait de son temps que le Prix des Citations devient intéressant et pourrait, in fine, devenir une référence. Pas comme une archive ou une célébration stérile, mais comme un symptôme. Les mots qu’une société choisit de célébrer ne disent pas ce qu’elle pense ; ils disent ce qu’elle craint de perdre. En 2026, ce sont la coopération, la complexité, l’humour comme arme contre la brutalité. Trois valeurs qui ne vont pas de soi dans un monde où la force brute revient en grâce, où la pensée simple bat la pensée juste, où le mème l’emporte sur l’argument.
Ce n’est pas un hasard non plus si Edgar Morin domine la soirée. Il y a quelque chose de symptomatique à chercher ses repères dans les mots d’un homme né en 1921, quelqu’un qui a traversé le fascisme, la guerre froide, Mai 68, l’effondrement du bloc soviétique. Comme si, face à la désorientation du présent, on avait besoin du regard de quelqu’un qui a déjà vu basculer une monde. Pas pour avoir des réponses, mais pour retrouver une boussole, un repère moral. Le rôle de la citation est peut-être justement là. Elle ne doit pas forcément nous éclairer, elle doit nous rappeler ce que nous voulons être.
La prochaine édition est déjà annoncée pour juin 2027. Mais ce que cette première soirée a prouvé, c’est que l’initiative de Frédéric Mazzella n’est pas un caprice de bon vivant amoureux des belles lettres. C’est un pari sur une valeur que notre époque a tendance à négliger. L’idée que les mots comptent, et qu’une salle de 250 personnes réunie autour d’une phrase fait œuvre utile : elle décide, collectivement, ce qui mérite de rester.
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