La naissance d’un génie rebelle

Pavel Durov grandit dans un pays à reconstruire. La Russie de l’après-URSS est, à ce moment-là, un empire qui s’effondre sur lui-même. Inflation, pénuries, villes livrées aux rapports de force entre le pouvoir officiel, les fantômes du KGB reconvertis et les hommes d’affaires aux mains propres mais à l’argent sale. Une époque où la loi du plus fort avait remplacé la loi tout court. Ses parents sont professeurs à l’université. Dans cette Russie-là, le capital culturel est une autre forme de survie. Son frère Nikolaï, mathématicien prodige, va devenir un élément central dans sa puissance entrepreneuriale. Il deviendra son double technique.

Étudiant, il lance déjà des plateformes internes. On y trouve des contenus provocateurs, érotiques, parfois des textes de Mussolini ou de Staline. Non pas par idéologie mais par instinct de provocation. Un ancien camarade résume, dans un reportage Arte, son obsession “d’attirer le plus d’attention possible”. C’est alors en 2006 que VKontakte naît des mains de Pavel Durov. Libertarien revendiqué, Durov refuse les contraintes classiques. Peu de modération, peu de respect du droit d’auteur. Il sait que cette permissivité est un aimant : elle attire les masses, les pirates culturels, les trafiquants, et tous ceux que les autres plateformes ont chassés. En un an, trois millions de comptes sont créés. Le premier réseau social de Russie, puis de tout l’espace post-soviétique. Un tsar numérique venait de monter sur son trône.

En 2012, il donne un million de dollars à Wikipédia. Geste idéologique d’une déclaration de foi en la liberté de l’information. Il va même jeter des billets par la fenêtre de son bureau, pliés dans des avions en papier au-dessus de Saint-Pétersbourg. Pavel, l’homme qui ne s’habillera que en noir, prend le temps de construire méthodiquement un mythe : le self-made man que l’argent n’intéresse pas, l’homme libre dans un pays qui ne l’est plus. Ce qu’il veut, répète-t-il, c’est “la liberté absolue”.

Telegram, ou le prix radical de la liberté

Au début des années 2010, les rues de Moscou contestent Vladimir Poutine. VK devient un outil politique sensible et les autorités réclament les données des opposants. Pavel Durov refuse au nom de la liberté d’expression. Mais les actionnaires, eux, vendent alors leurs parts à des proches du Kremlin. En 2014, la guerre en Ukraine scelle le basculement. VK ne sera plus jamais indépendante. Il quitte la Russie et fonde Telegram sans intention de retour. Pour lui “aucun État ne doit pouvoir lire nos messages” . 

Telegram devient l’outil des sans-voix. Les opposants russes l’adoptent, les Iraniens s’y réfugient, les Biélorusses en font la colonne vertébrale de leur insurrection contre Loukachenko. Elle ne sauve pas les révolutions mais elle leur donne une voix contre les régimes autoritaires. Sauf que la même liberté attire aussi les ténèbres. L’État islamique s’y installe et Telegram devient un point central de la propagande, du recrutement et de l’horreur en direct depuis la Syrie et l’Irak. Mais Pavel est au-dessus de tout ça, pour lui la protection de la vie privée doit primer sur la peur des attentats.

La France, son refuge

Il a longtemps été un homme sans État. Exilé de Russie, sous le regard attentif des autorités françaises, interpellé au Bourget, relâché après le versement d’une caution de cinq millions d’euros et contraint de rester sur le sol français pendant quelque temps. Et puis, par une de ces ironies que l’histoire réserve aux personnages hors normes, la France lui a offert ce qu’il fuyait depuis des années : un passeport. Naturalisé « étranger méritant », distinction réservée à ceux qui contribuent au rayonnement de la France à l’étranger. Une décision du gouvernement… très, voire trop discrète. Discret comme les rendez-vous avec Emmanuel Macron qui ne figurent pas dans l’agenda officiel mais révélés par Le Monde et dont on ne saura jamais vraiment la teneur. 

Durov loge au Crillon dans la chambre décorée par Karl Lagerfeld. Il se dit, dans une interview accordée à un ancien présentateur de Fox News proche de Trump, “fan et respectueux de la culture française”. L’homme qui refusait tout État s’est choisi le plus beau des décors. Mais derrière la façade parisienne, l’image se construit sur Instagram. Torse nu, abdominaux saillants, il prône une vie “sans alcool, sans nicotine, sans drogues”. À ses côtés, une compagne jeune et belle dont tout le monde voit les photos mais dont personne ne sait vraiment qui elle est. Dans l’univers Durov, les femmes sont un faire-valoir alors que son ex-femme, elle, l’accuse de maltraitance envers leurs trois enfants. Une ombre que le mythe préfère ignorer.

Le pouvoir jusqu’au sang

Car Pavel Durov a d’autres projets pour l’humanité. Il se dit donneur de sperme et revendique une centaine d’enfants biologiques, en plus de ses six enfants reconnus. « Mon sperme est très recherché », a-t-il affirmé sur Telegram, sans la moindre ironie. En décembre 2025, il a lancé son propre programme de don baptisé « PD », ses initiales, ouvert aux femmes de moins de 37 ans, non mariées, « pour éviter les complications juridiques ». La clinique moscovite AltraVita prend en charge l’intégralité des frais de FIV. Le don, précise-t-elle, n’est pas anonyme. Durov promet à chaque enfant biologique une part égale de sa fortune, estimée à 17 milliards de dollars : « Je ne fais aucune différence entre mes enfants. Ils auront tous les mêmes droits”, a-t-il déclaré. 

Il y a un mot russe, volya, qui signifie à la fois liberté et volonté. Pavel Durov en est l’incarnation moderne et l’ambiguïté vivante. L’absence de modération revendiquée par cet homme libertarien a fait de Telegram, aux yeux de ses détracteurs, une zone de non-droit où prolifèrent trafiquants et pédocriminels. Mais pour lui, la ligne n’a jamais bougé : « Aucun pays n’est à l’abri de la lente érosion des libertés. Chaque jour, ces libertés sont attaquées et chaque jour, nous devons les défendre. » Génie ou irresponsable ? L’histoire tranchera, à condition qu’il accepte, un jour, d’en être jugé.

Nom d'auteur Jeanne Ducreau
Jeanne Ducreau manie la plume avec un goût assumé pour les univers qui brillent, du tapis rouge aux tables étoilées. Après avoir rédigé dans les colonnes de Epicurisme Mag, Luxury Place ou encore Gourmets et Vins, elle explore le luxe comme un révélateur de tendances et de récits. Chez The New Siècle, elle croise actualité people, codes du prestige et récits incarnés.
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