
Maison Felger, l’artisanat de luxe français à l’épreuve du sur-mesure
Travailler le cuir à la main suppose d’accepter le temps qu’il impose et de l’apprivoiser à force d’essais. Ce dialogue patient rythme le quotidien de l’atelier de Maison Felger, installé à Parigné, aux portes de Fougères. L’histoire de la maison débute en 2017 avec une paire de souliers introuvable, celle que Cyril Karunagaran cherche pour son mariage avec Maria. Le couple monte alors son atelier et concentre d’abord son énergie sur le soulier masculin. Puis les clients ouvrent d’autres portes, une paire de bottes de polo ici, un porte-documents là. Aujourd’hui, la maison bretonne signe aussi bien des souliers que de la bagagerie, des vestes en cuir ou des tableaux, autant de pièces ornées de ses deux savoir-faire signatures, la peinture et la broderie sur cuir. Autour des fondateurs, une équipe de huit personnes défend une idée exigeante de l’artisanat français, où le temps long du geste prime sur la cadence.
Dans cette interview exclusive, Maria et Cyril Karunagaran reviennent sur les débuts d’un atelier bâti à partir de rien et sur ce que le sur-mesure impose, au quotidien, à une jeune maison de luxe. Ils racontent aussi comment une équipe d’autodidactes a dessiné les contours d’une maison qui s’aventure désormais dans la mode et le lifestyle.
I. Aux racines d'un atelier breton
Vous avez monté votre atelier « from scratch » en choisissant de vous concentrer, pendant trois ans, sur un seul produit, le soulier masculin, pour en maîtriser parfaitement la confection.
1 – Que vous ont appris ces premières années consacrées à une seule pièce, et qu’est-ce que ce choix a rendu possible par la suite ?
« En montant cet atelier et la marque, nous avons tout de suite compris que l’on avait besoin de nous focaliser sur la maîtrise de la technique. La confection de souliers est un domaine très pointu (une centaine d’étapes uniquement pour la fabrication).
On s’est rendus compte de toute la complexité de ce savoir-faire : qu’il pouvait y avoir de grosses différences techniques entre la fabrication d’une chaussure par un orthopédiste et la fabrication par un industriel ou un bottier. Il a fallu qu’on apprivoise ses techniques une à une, qu’on se les approprie puis qu’on vienne y apporter un petit soupçon d’innovation, selon notre vision.
C’est ce choix qui nous a ensuite permis de créer nos propres techniques d’art telles que la broderie sur cuir ou la peinture sur cuir. Et petit à petit, nous avons pu venir transposer ces savoir-faire dans d’autres produits comme la maroquinerie, de véritables toiles de cuir ou des accessoires. » – Maria et Cyril Karunagaran
Fougères a longtemps compté parmi les grands centres français de la chaussure, avant le déclin du secteur au XXe siècle. Maison Felger s’est installée à quelques kilomètres de là, à Parigné.
2 – Comment cet héritage de la chaussure nourrit-il aujourd’hui le travail de votre atelier ?
« L’ancrage territorial nous a beaucoup aidé, aux débuts surtout. Nous avons bénéficié d’une vraie bienveillance et d’un dynamisme sans faille pour monter ce projet. Pour la petite anecdote, c’est un couple de retraités fougerais, qui travaillaient à l’époque, dans la chaussure, qui sont venus nous aider à créer toute la chaîne de production, à sourcer les bonnes machines et à nous mettre le pied à l’étrier…une belle passation.
Felger signifie “Fougères en breton” et même à l’étranger, il nous arrive de rencontrer des bretons (fiers de l’être !) qui connaissent très bien Fougères. D’autre part, il faut savoir que malgré la quasi-disparition de la filière chaussure, il reste malgré tout des savoir-faire très ancrés autour du cuir (maroquinerie de haute facture, etc.).
La Bretagne au sens large est un territoire aux innombrables savoir-faire et au dynamisme entrepreneurial excitant, il n’y a pas meilleure source d’inspiration, au quotidien, pour une marque comme la nôtre. » – Maria et Cyril Karunagaran
II. Le sur-mesure, entre écoute du client et précision du geste
Dans le sur-mesure, le client attend une pièce unique et l’atelier doit la livrer avec le même niveau d’exécution que ses pièces phares.
3 – Comment se déroule la fabrication d’une pièce sur-mesure, du premier rendez-vous avec le client jusqu’à la livraison ?
« Le client entre chez nous avec une idée en tête ou une envie, c’est à notre équipe de l’explorer et d’essayer de lui donner vie de la plus belle des manières. Lorsqu’un client vient chez nous pour une demande personnalisée ou sur-mesure, d’abord, nous l’écoutons. On essaie de comprendre ce qu’il veut, de manière très fonctionnelle (quel usage il aura du produit, pour quelle occasion il l’achète, qu’est ce qui a initié sa venue chez nous).
Ensuite il rencontre les artisans, c’est là que la magie opère, il donne plus ou moins de précisions sur ses idées et ses envies, il échange avec les artisans pour comprendre leur façon de travailler et leur expertise à chacun, c’est généralement un long dialogue où les idées et les propositions fusent.
Puis nous revenons vers lui quelques semaines plus tard avec une proposition visuelle en ayant pris soin de respecter son cahier des charges. S’ensuit un second échange avec l’équipe pour voir si cela convient ou s’il y a des modifications de design à faire. Une fois la proposition finale validée, les artisans s’affairent pour confectionner la pièce.
Et arrive enfin la remise de la pièce, moment où l’adrénaline et l’émotion sont toujours palpables, du côté des artisans comme celui des clients. Il suffit d’un regard ou d’un sourire, d’une petite exclamation pour savoir que la magie a opéré ! » – Maria et Cyril Karunagaran
Plusieurs de vos créations sont nées de demandes situées hors de votre champ de compétences initial, et vos clients ont accepté de jouer le jeu des premiers essais techniques.
4 – Comment trouvez-vous l’équilibre entre les envies d’un client et la signature de la maison, et jusqu’où va cette part de co-création ?
« Chez Maison Felger, le but a toujours été de travailler sur des produits qui deviennent d’une certaine manière, l’extension-même de nos clients. Dès lors, nous n’avons pas de limite à ce que peut devenir le produit. Tant que cela respecte nos valeurs, que c’est techniquement réalisable et que cela rentre dans le budget de nos clients, nous pouvons faire beaucoup.
La Maison est beaucoup drivée par le challenge et l’innovation, qu’elle soit technologique ou créative d’ailleurs, c’est pourquoi on se laisse souvent tenter à voguer hors de nos zones de confort, que ce soit sur la création d’un produit ou d’un design ou technique artistique en particulier. Ce que les artisans apprécient par-dessus tout, c’est que les clients leur donnent un cahier des charges, une inspiration ou une idée et d’avoir ensuite la main pour la partie créative et de pouvoir l’interpréter à leur manière. » – Maria et Cyril Karunagaran
III. L'art d'apprivoiser une matière vivante
Votre brodeuse vient de la haute couture et votre artiste peintre s’est formée à l’art de la patine, avant que chacune adapte entièrement ses gestes au cuir. Vous-mêmes vous définissez comme autodidactes.
5 – Que gagne un savoir-faire à être porté par des regards venus d’autres disciplines ?
« Un regard neuf, c’est un regard innocent, dénué d’a priori mais aussi bourré de questionnements, de “pourquoi”, de “comment” : il tente de comprendre et relève beaucoup de choses qu’un regard habitué ne relèverait plus par habitude.
Mais surtout, ce regard neuf ouvre la porte à la créativité et à l’innovation, qui vous guide et vous permet de sortir des sentiers battus et d’aller explorer de nouvelles pistes. Dans notre cas, ça s’est révélé par l’usage de l’impression 3D, également la création de techniques artistiques comme la peinture sur cuir ou la broderie sur cuir, on apporte de nouvelles idées, de nouvelles inspirations. Chaque artiste ou artisan apporte son propre bagage, qui lui vient parfois d’autres domaines et je trouve que ce ne peut être que vertueux. » – Maria et Cyril Karunagaran
Le cuir est une matière vivante, qui se plie, se patine et vieillit avec celui qui le porte.
6 – Qu’avez-vous dû réinventer pour que la peinture et la broderie tiennent sur cette matière, et quelle étape vous a demandé le plus de persévérance ?
« Nous avons mis deux ans à créer respectivement, chacune de ces deux techniques. Il a fallu deux essais ratés en tout genre, deux ans de frustrations, de petites victoires, de corrections et d’ajustements pour comprendre, analyser et travailler le cuir comme on le voulait. Carole a mis au point sa technique et ses recettes toute seule. On a dû aussi faire en sorte que la peinture tienne au gré du temps.
Et enfin mettre au point une méthode pour retravailler nos dessins en cas d’accroc ou de rayures. Pareil pour la broderie, il a fallu faire pas mal d’essais et faire en sorte qu’elle tienne avec le temps, que les fils ne rompent pas, etc. Je pense que l’étape qui a demandé le plus de persévérance, dans les deux cas, c’est d’arriver à cette première paire de chaussures qui nous a permis de passer de l’idée à la réalisation. » – Maria et Cyril Karunagaran
IV. Grandir en gardant la main
Pour Noël 2026, Maison Felger fait ses premiers pas dans la mode et le lifestyle, avec notamment des trenchs en cuir peint et des gants.
7 – Comment vos savoir-faire, nés sur le soulier, se transposent-ils sur un trench ou une paire de gants ?
« Il y a un point commun : c’est le cuir. De ce fait, cela a été assez simple pour nous d’extrapoler tous nos savoir-faire sur d’autres produits. Les techniques sont similaires, il a juste fallu adapter les designs et motifs pour qu’ils puissent offrir le même rendu selon le produit. » – Maria et Cyril Karunagaran
Le mot « luxe » recouvre aujourd’hui des réalités très différentes selon les maisons qui s’en réclament.
8 – Qu’est-ce qui fait, selon vous, la valeur d’une pièce artisanale de luxe ?
« C’est vrai que la définition et la valeur attribuée au mot “luxe” peut être très subjective, selon le statut, l’âge, les aspirations et envies.
Pour Maison Felger, la valeur du luxe réside dans la parfaite alchimie entre l’inspiration créatrice du client, le savoir-faire de la Maison et l’excellence du geste de nos artisans. » – Maria et Cyril Karunagaran
9 – Quel conseil donneriez-vous à celles et ceux qui veulent se lancer aujourd’hui dans l’artisanat de luxe en France ?
« Que ce soit dans le luxe ou tout autre domaine d’ailleurs, je ne pense qu’à un seul conseil : la persévérance ! Croire en son intuition coûte que coûte et surtout ne jamais transiger sur l’exigence des choses bien exécutées. » – Maria et Cyril Karunagaran
The New Siècle remercie Maria et Cyril Karunagaran d’avoir répondu à notre interview et ainsi partagé leur vision et leur expérience avec nos lecteurs.
Interview réalisée en collaboration avec Maison Felger
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