
Loïc Prigent, le regard qui raconte la mode depuis trente ans
Il nous donne accès aux coulisses des défilés, sa caméra et sa plume s’invitent depuis des décennies au sein des plus grandes Maisons, même quand elles redoutent son regard incisif mais jamais gratuitement méchant. Loïc Prigent, régulièrement photographié sous sa casquette, en détient plusieurs : documentariste, chroniqueur, auteur, juré récurrent de Drag Race France. Il est l’un des rares témoins que la mode accepte d’accueillir et, surtout, d’écouter. Retour sur le parcours d’un Breton devenu une institution du Paris mode.
Un Breton chez les couturiers
Loïc Prigent n’est pas né dans un appartement parisien décoré de moulures. Non, il ouvre les yeux la première fois en 1973 à Plouescat, une petite commune du Finistère. C’est donc loin des podiums parisiens et du milieu qui sera bientôt le sien qu’il grandit. Collégien, il découvre la mode grâce à des magazines. Au lycée, il se lie d’amitié avec Gildas Loaëc, futur fondateur de la marque Kitsuné. Les années sida réveillent en lui une âme militante, notamment auprès de l’association Act Up-Paris. Aux côtés de Loaëc, il fonde en 1993 à Brest le fanzine Têtu, initialement consacré à la musique électro avant de devenir une référence de la presse gay entre les mains de Pierre Bergé.
S’il cède le nom de son fanzine, il ne délaisse pas le journalisme. Grâce à sa rencontre avec Michel Cressole, il rejoint l’équipe de Libération, plus précisément la rubrique Mode aux côtés de Marie Colmant et Gérard Lefort. Quand le magazine l’envoie couvrir son premier défilé, Loïc Prigent s’écarte du récit classique attendu. Plutôt que de raconter le vêtement en lui-même, ses yeux s’intéressent aux coulisses. De cette bascule naît ce qu’on appellera bientôt « le ton Loïc Prigent ».
De la caméra à la punchline
Son talent et son œil avisé attirent les regards. L’agence CAPA le remarque et Loïc Prigent rejoint Canal+ à la fin des années 1990. Il y officie dans Nulle part ailleurs. Mais c’est en 2005 qu’un basculement s’opère : il réalise Signé Chanel, une série documentaire pour Arte. Les épisodes présentent les coulisses d’une collection haute couture entre les mains de Karl Lagerfeld. Le créateur, connu pour son exigence, accepte le projet et surnomme même Loïc Prigent « le Mediapart de la mode ». Le programme s’exporte jusqu’à la BBC et à la Sundance Channel.
Suivent Le Jour d’avant, tourné dans les ateliers de Sonia Rykiel, Fendi, Lanvin ou Lagerfeld lui-même, puis la série satirique Habillé(e)s pour…, pour chaque Fashion Week sur Canal+. En 2010, il dirige aussi l’exposition « L’homme par Loïc Prigent » au Bon Marché, avant de prendre les commandes du magazine hebdomadaire Metropolis sur Arte. Quand il migre sur Twitter, il y trouve un format idéal pour son humour en une phrase : il devient, saison après saison, l’un des commentateurs les plus attendus de la mode française, repris jusque dans Vogue Paris et Vanity Fair.
Un homme devenu institution
C’est la marque des plus grands : son nom devient une marque en soi. En 2016, il publie J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste, recueil de ses meilleurs tweets chez Grasset, suivi en 2019 de Passe-moi le champagne, j’ai un chat dans la gorge. Sa rubrique « La Phrase entendue », collection de répliques ramassées entre deux portants, devient culte. En 2024, il change de registre avec Mille milliards de rubans, la vraie histoire de la mode. Il y raconte la mode en remontant aux grands couturiers du XIXe siècle.
Sa chaîne YouTube prolonge à l’écran ce goût du commentaire filmé au plus près des backstages. Dans Drag Race France, émission de France Télévisions dans laquelle il officie régulièrement comme juré, il prouve qu’il n’a rien perdu de son talent pour la phrase qui fonctionne, la punchline de bon goût et le franc-parler qui a fait son succès. Les participantes se savent sous les yeux experts d’un homme qui, tout au long de sa carrière, a côtoyé les plus grands. Mieux encore, un homme qui a réussi à obtenir leur respect, quand bien même son ton parfois gentiment caustique aurait pu lui fermer les portes des grandes maisons.
Loïc Prigent incarne une constance sous une agitation apparente : depuis Plouescat, il a souvent changé de support, mais jamais de sujet. Il porte en lui un paradoxe que le titre de son premier livre résume parfaitement : il adore un milieu dont il adore également se moquer, sans nier les parties qu’il déteste. C’est peut-être grâce à cette vision que la mode continue de se laisser filmer, taquiner, critiquer… presque uniquement par lui. Son prochain livre sortira le 7 octobre 2026 aux Éditions Grasset. La preuve, s’il en fallait une, que le personnage n’a pas fini de raconter son sujet.
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