Une scientifique nomade

Elle-même se décrit comme telle, une scientifique nomade. Ce n’est pas le titre d’une biographie officielle, ni même une coquetterie qui servirait un storytelling peu recherché. Non, c’est une identité. Paris, New York, Memphis, Vienne, Umeå en Suède, Berlin : Emmanuelle Charpentier a traversé les continents, changé de laboratoire, d’université, de langue et de culture. L’image de la chercheuse bien ancrée dans son institution ne l’intéresse pas. Plutôt que de se voir comme la capitaine d’un navire amarré au même port, elle préfère prendre le large. 

Après son master à la Sorbonne et son doctorat en microbiologie à l’Institut Pasteur en 1995 (elle a notamment travaillé sur la résistance aux antibiotiques chez Listeria), elle quitte la France pour les États-Unis. De l’autre côté de l’Atlantique, elle arpente les couloirs de l’Université Rockefeller à New York, puis part pour Menphis, avant de retourner en Europe, à Vienne. Dans la capitale autrichienne, elle développe un intérêt pour les mécanismes de l’ARN chez les bactéries. Puis vient la Suède, Umeå, université du Grand Nord.

Ce nomadisme revendiqué est le fruit d’une stratégie bien pensée qui lui permet de créer des liens avec de nombreux scientifiques et chercheurs partout à travers le monde. Chaque déracinement volontaire lui offre un nouveau regard. Chaque dépaysement est à l’origine d’une rencontre, d’un contexte intellectuel inédit. Plutôt que de construire un empire dans un seul pays, elle arpente les frontières. Et c’est cet arpentage qui, en 2011, lors d’un séjour à Porto Rico pour une conférence, lui permet de rencontrer Jennifer Doudna. Elles entament une collaboration à distance, entre l’Europe du Nord et Berkeley. Il leur faut un an seulement pour publier dans Science un article qui fait le tour du monde : CRISPR-Cas9 peut être programmé pour couper l’ADN n’importe où dans le génome.

D'une découverte de laboratoire au prix Nobel

Pour les profanes, il est difficile de réaliser l’ampleur de la découverte. Oublions donc le langage des spécialistes pour une approche qui permettra à tout le monde de comprendre. Imaginons que le génome humain soit un livre comptant des milliards de caractères, rédigé dans une langue avec un alphabet de quatre lettres. Avant CRISPR-Cas9, pour espérer modifier le texte, il fallait des mois de travail de haute voltige. Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont inventé un outil qui joue le rôle de correcteur orthographique universel. Un outil capable de localiser une coquille dans ce roman gigantesque et de la remplacer avec précision.

Comme souvent, la découverte vient d’une observation en apparence anodine. Emmanuelle Charpentier étudiait Streptococcus pyogenes, une bactérie responsable d’infections banales mais tenaces. Elle cherchait à comprendre comment cette bactérie régule ses propres gènes. Elle s’intéresse au système immunitaire adaptif des bactéries, le CRISPR, encore méconnu. En découvrant que ce système utilise la Cas9, une protéine, comme une paire de ciseaux guidés par un ARN pour détruire les virus envahisseurs, une idée germe : diriger ces ciseaux vers n’importe quelle séquence d’ADN. Sur n’importe quel être vivant. Y compris l’humain.

La technologie est révolutionnaire, à la fois pour sa simplicité et son coût inférieur aux techniques qui la précèdent. Il ne faut que quelques années pour que CRISPR-Cas9 devienne un outil de référence à travers le monde. Il faut dire que ces applications potentielles sont susceptibles de changer la vie de millions de personnes, en plus d’être très nombreuses : traitement des maladies héréditaires, lutte contre certains pathogènes, nouvelles thérapies contre le cancer, etc. Pour le magazine Science, c’est la découverte de l’année. Pour le prix Nobel aussi, puisque les deux scientifiques le reçoivent en 2020 (une première pour deux femmes). Avant cette reconnaissance, Emmanuelle Charpentier savait qu’elle tenait une découverte qui méritait qu’on s’y attarde. En 2014, elle co-fondait CRISPR Therapeutics pour développer des thérapies fondées sur cette technologie.

Encourager les femmes à se lancer dans la science

Rencontrer Emmanuelle Charpentier, c’est découvrir une femme que la gloire n’a pas rendue lisse. Elle reste directe, exigeante, peu portée sur la langue de bois. Quand on lui parle du prix Nobel, elle répond avec franchise. C’est une médaille qui met en lumière un long travail, oui. Mais ce qui reste, pour elle, c’est la joie de comprendre quelque chose de nouveau. Elle place la curiosité au-dessus de la reconnaissance. Emmanuelle Charpentier se montre également honnête dès qu’il s’agit d’aborder les obstacles. Elle évolue dans un milieu hostile pour les femmes, comme tous les milieux dominés par les hommes blancs d’un certain âge, explique-t-elle. Mais les obstacles sont des nids de poule sur son chemin, d’autant plus qu’elle a toujours pu compter sur le soutien de ses amis et de ses collègues. 

Elle n’esquive jamais la question du genre. Son prix Nobel est un signal fort, un message positif pour les femmes et les filles qui souhaitent se lancer dans la science. Elle veut montrer que se faire sa place ne relève pas de l’utopie, et sa présence au palmarès de la plus haute distinction mondiale en est la plus belle preuve. Marraine du programme Impulscience lancé par la Fondation Bettencourt Schueller pour soutenir la recherche française en sciences de la vie, elle reste engagée dans le soutien à la nouvelle génération.

L'horizon comme laboratoire

Bien qu’elle ait passé sa vie à bouger, à refuser de s’installer durablement et à se conforter dans les certitudes institutionnelles, Emmanuelle Charpentier a participé à l’une des découvertes les plus fondamentales de l’histoire de la biologie moderne. Comme si l’instabilité géographique était la condition nécessaire à une stabilité intellectuelle profonde. Aujourd’hui, depuis son poste de directrice du Centre de recherche Max Planck pour la science des pathogènes à Berlin, elle ne court plus après de nouvelles expériences au sens strict : elle transmet. Elle observe avec fierté les chercheurs de la nouvelle génération qui reprennent CRISPR et en font des usages qu’elle-même n’avait pas anticipés. 

Emmanuelle Charpentier a réécrit le code du vivant. Elle a aussi, à sa manière, réécrit le code du chercheur idéal : non pas celui qui creuse indéfiniment dans le même sillon, mais celui qui ose changer de champ, de pays, de paradigme.

Nom d'auteur Juliette Lamy
Juliette Lamy a fait ses armes dans l’audiovisuel puis à la rédaction de Gala.fr et Webedia. Au sein de The New Siècle, elle orchestre les formats exclusifs : Interview, 1 Min Chrono, Le Versus et Entretien avec l’IA. Quelle que soit la thématique, intelligence artificielle, innovations, gaming, elle traque toujours l’intention. Ce que cela change, pour qui... et surtout pourquoi.
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