
Tatiana Jama, la stratège qui veut « shaker » la French Tech
Elle se destinait à plaider la cause des autres dans la robe d’une avocate. Malgré ses diplômes à HEC et au barreau de Paris, le manteau de l’éloquence n’était pas pour elle. Plutôt que de suivre les règles d’un jeu judiciaire verrouillé, elle a préféré bâtir son propre empire. Aujourd’hui, Tatiana Jama est une figure de proue de la tech française qui ne veut pas seulement disrupter les marchés, mais aussi et surtout s’attaquer aux structures mêmes des inégalités. Avec ambition et gravité, elle défend son crédo : les femmes ne seront jamais les égales des hommes tant que leur réussite entrepreneuriale sera perçue comme une exception qui transgresse les catégories du milieu économique.
De la robe au business : la quête du superpouvoir
Dans une autre vie, Tatiana Jama est avocate, drapée dans une robe noire synonyme de justice sociale. Mais la réalité du prétoire s’est vite avérée moins héroïque que prévu. Elle réalise que la robe est lourde et que les superpouvoirs qu’elle y cherchait, comme la capacité de transformer réellement la société, se trouvent ailleurs, dans la création pure. Elle prend alors la décision de mettre de côté le Code civil et se tourne vers l’effervescence du business. Ainsi débute un parcours qui ressemble moins à une ascension classique qu’à une quête d’indépendance absolue.
Le déclic survient en 2011 avec la cofondation de Dealissime, un pionnier du e-commerce rapidement racheté par LivingSocial, partenaire du géant Amazon. Elle n’a pas encore 30 ans et signe déjà son premier « exit ». Ce n’est que le début d’un long chemin. Plutôt que de se reposer sur une vente qui, d’après Le Figaro, s’élève à plus de 10 millions d’euros, elle lance dans la foulée Selectionnist avec son associée de toujours, Lara Rouyres. Il pourrait s’agir d’une histoire de réussite à la française. Mais le parcours de Tatiana Jama est surtout celui d’une femme qui comprend, par l’expérience, que la liberté a un prix : elle s’achète avec l’autonomie financière.
Sista, quand l'indignation est moteur d'action
Le tournant politique s’opère véritablement quelques années plus tard. Elle constate que les paillettes de la French Tech maquillent une réalité terrifiante. Les chiffres ne mentent pas, Tatiana Jama les déterre : une startup totalement féminine a 30 % de chances en moins de lever des fonds. L’injustice structurelle est insupportable, tout comme se complaire dans un rôle de victime. Plutôt que de subir cette réalité, elle choisit l’action collective. En 2019, elle cofonde Sista aux côtés de Céline Lazorthes et Valentine de Lasteyrie. L’objectif n’est plus de demander poliment une place discrète à la table, mais de forcer les portes des conseils d’administration. Faire entendre la voix des femmes, habituellement noyée dans un océan de décibels masculins.
Sista s’impose rapidement comme un collectif influent qui impose une charte de parité aux investisseurs et crée une communauté où les femmes cessent d’être des exceptions pour devenir la norme. Tatiana Jama investit alors toutes les sphères d’influence, du Conseil national du numérique au Haut Conseil à l’égalité. Partout, elle martèle le même message : la parité n’est pas une option morale, c’est une condition sine qua non de la performance économique.
Mettre l’argent au service des convictions
Parce que les mots ne remplissent pas les comptes en banque des fondatrices, Tatiana Jama passe à l’offensive financière en 2022 avec le lancement de SistaFund. Ce fonds de 100 millions d’euros n’est pas une œuvre de charité, mais un placement rationnel fondé sur un constat imparable. Les entreprises dirigées par des femmes sont souvent plus rentables. De fait, ignorer la moitié des talents mondiaux est une faute de gestion majeure pour l’économie globale. Dans le même esprit, elle défend l’idée qu’un meilleur accès au capital pour les femmes entrepreneures n’est pas seulement un enjeu d’égalité, mais aussi de compétitivité.
En 2024, elle théorise ce combat dans son essai L’entrepreneuriat, un nouveau féminisme. Elle y déconstruit le mythe du militantisme purement intellectuel pour prôner un féminisme du capital. Sans ignorer ou critiquer les autres courants féministes, elle considère qu’entreprendre est le geste politique le plus radical qu’une femme puisse accomplir aujourd’hui. Elle occupe désormais le terrain sur tous les fronts, en siégeant notamment en tant qu’administratrice chez la FDJ. Elle prouve qu’il est possible de pirater le système de l’intérieur, il suffit d’en maîtriser ses propres codes.
Aujourd’hui, alors que les équipes exclusivement féminines ne captent encore que 2 % des financements, Tatiana Jama continue de porter une voix nécessaire et singulière. Elle défend une idée simple, mais ambitieuse : tant que les femmes resteront sous-financées, l’économie restera incomplète. Alors que les combats des féministes se poursuivent, son parcours nous raconte quelque chose de plus large sur l’époque et sur l’angle qu’elle a choisi d’adopter. La prochaine bataille de l’égalité se jouera peut-être moins dans les tribunes que dans les bilans, les conseils d’administration et les fonds d’investissement.
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