Deux visions irréconciliables de l'IA

Lors du Sommet mondial pour l’action sur l’IA organisé à Paris en février 2025, les interventions des dirigeants du secteur ont mis en lumière des conceptions radicalement différentes des risques à venir. Arthur Mensch, CEO de Mistral AI, a ainsi alerté : « Nous risquons d’avoir un monde où il y a trop de concentration de pouvoir dans le secteur de l’IA », où « trois ou quatre entreprises contrôlent cette technologie ». De son côté, Sam Altman a évoqué la création d’une sorte d’« Agence internationale de l’énergie atomique » pour assurer une coordination mondiale face à l’émergence d’une superintelligence, qu’il juge possible « d’ici à deux ans ».

Arthur Mensch a riposté dans les colonnes du Monde, le 20 février : « Ce sont des discours de distraction pour l’essentiel. En réalité, le vrai risque de l’intelligence artificielle à venir est celui de l’influence massive sur la manière dont les gens pensent et sur la manière dont ils votent. » Pour le CEO français, des assistants comme ChatGPT ou Grok sont de potentiels « organes de contrôle de la pensée », d’autant plus dangereux que ceux qui les manient, Sam Altman ou Dario Amodei, sont précisément ceux qui agitent les risques existentiels relevant de la science-fiction : « Ces discours sont largement de la diversion, faite de manière réfléchie. »

Du risque existentiel à l'influence massive : ce que dit Mistral

Les craintes sur les risques potentiellement extrêmes de l’IA sont consubstantielles à cette discipline. Dès 2014, le philosophe Nick Bostrom les théorisait dans Superintelligence. Lors du Sommet de l’IA à Bletchley Park en 2023, ces scénarios du pire ont été abondamment commentés, avec une déclaration commune signée notamment par Sam Altman, Demis Hassabis et Dario Amodei appelant à traiter les risques de l’IA à l’égal de ceux des pandémies ou des armes nucléaires. Pour Arthur Mensch, ce risque existentiel, porté par des leaders tous américains, sert avant tout à occulter les risques réels et immédiats, au premier rang desquels la désinformation de masse.

Yann LeCun, directeur scientifique de l’IA chez Meta et figure majeure de la recherche mondiale, abonde dans ce sens. Sur France Inter, il a déclaré : « C’est du n’importe quoi. Dario Amodei en fait un argument pour convaincre les gouvernements de réglementer l’IA à son profit. » L’ancien directeur de l’IA de Meta met en garde contre une réglementation qui fermerait le marché aux seuls leaders actuels du secteur et rendrait la vie difficile aux petits acteurs ou aux défenseurs de l’IA open source.

Les enjeux géopolitiques et économiques de cette bataille

Ce n’est pas que l’intelligence humaine qui est convoquée à la table des risques de l’IA, les enjeux géopolitiques et économiques sont tout aussi prégnants. L’intelligence artificielle tire désormais la croissance mondiale : 9 des 10 entreprises les plus valorisées au monde (Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft, Amazon, Broadcom, Meta, Tesla et TSMC) fabriquent ou utilisent massivement l’IA. Le monde s’engage à marche forcée dans une révolution technologique que Demis Hassabis prophétise comme « l’équivalent de dix révolutions industrielles en dix fois moins de temps ».

Face à ce déferlement, les craintes d’Arthur Mensch trouvent un écho direct chez les dirigeants politiques. Emmanuel Macron a affirmé qu’« aucun pays ne devrait être forcé à n’être qu’un marché où des entreprises étrangères téléchargent les données des citoyens ». Henna Virkkunen, commissaire européenne à la souveraineté technologique, va dans le même sens : « Dans l’IA, la volonté de l’Union européenne est de bâtir ses propres capacités, qui ne dépendent ni des États-Unis ni de la Chine. »

Risques existentiels et influence massive sont autant économiques que politiques, et intrinsèques à la révolution technologique que nous vivons. Il appartiendra au législateur de placer le curseur entre ces deux menaces.

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Nom d'auteur Fabrice Mateo
Journaliste spécialisé dans les technologies de l'information et de la communication, Fabrice Mateo a collaboré avec une trentaine de médias, mêlant investigations, enquêtes, interviews et reportages. Photographe et auteur de plusieurs ouvrages sur l'IA et la data, il a publié en septembre 2025 "Le Guide des métiers de l’intelligence artificielle" (L’Étudiant).
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