
Pourquoi Rolex a tout intérêt à ne pas avoir d’actionnaires ?
Très dominante sur le marché de l’horlogerie de luxe, Rolex se distingue par l’absence d’actionnaires. Propriété de la fondation Hans Wilsdorf, son créateur, elle ne se soumet pas aux obligations des sociétés cotées en bourse. Son fonctionnement, rare dans le capitalisme mondial, lui permet de s’émanciper des pressions à court-terme dans un marché où la rareté doit être contrôlée. Quels sont les avantages et les inconvénients d’une telle gouvernance ? The New Siècle s’est penché sur la question.
Rolex n’est pas une entreprise “sans propriétaire” mais un groupe contrôlé autrement
Rolex est une anomalie dans le paysage du capitalisme mondial. Le leader, et de loin, du marché des montres de luxe ne possède qu’un seul actionnaire, la fondation Hans Wilsdorf, du nom du créateur de la marque. La fondation fut créée en 1945, et à sa mort en 1960, Hans Wilsdorf lui légua toutes ses actions. L’entreprise n’est donc pas cotée sur les marchés. Elle ne possède aucune obligation de dividendes, n’est pas soumise à la pression trimestrielle de publication des résultats, n’organise pas d’assemblée générale, se protège de toute OPA hostile et la mission de la fondation, le soutien à des causes humanitaires, est préservée.
Dès lors, n’étant pas soumise aux obligations de transparence des sociétés cotées, le mystère demeure sur la puissance financière de Rolex. Certains essaient de lever le voile comme Morgan Stanley. Dans un rapport de 2024, la banque estime que la marque horlogère suisse de luxe Rolex a produit 1,24 million de montres en 2023, pour un chiffre d’affaires de 10,1 milliards de francs suisses (10,9 milliards d’euros). Cela représente une hausse de 11 % par rapport à 2022. Avec ces chiffres. Le rapport constate que Rolex reste la numéro 1 incontestée de l’industrie horlogère de luxe, avec des ventes supérieures à celles des cinq marques suivantes réunies : Cartier, Omega, Audemars Piguet, Patek Philippe et Richard Mille.
Sans actionnaires, Rolex achète du temps long et protège sa stratégie de rareté
Une telle stratégie présente bien des avantages. Ce faisant, Rolex achète du temps long. Elle peut investir sur des horizons de dix, vingt ou cinquante ans. Dans un marché où la demande excède l’offre, elle peut aussi ajuster la production, et même la ralentir sans subir la pression d’augmenter les volumes en vue de doper les résultats du trimestre. Elle peut aussi refuser plus facilement des opportunités de croissance si elles vont à l’encontre de l’image de la marque.
Pour une marque de luxe, la rareté contrôlée est plus importante que la croissance. Le modèle de gouvernance de Rolex s’aligne ainsi avec la réalité de Rolex. Elle vend de la durabilité, de la transmission et de la fiabilité sur le long terme et son modèle de fonctionnement incarne exactement ces valeurs.
Dans les faits, cette capacité à raisonner hors des cycles financiers classiques permet à Rolex d’investir massivement dans des infrastructures industrielles sans exigence de retour rapide. La marque a ainsi renforcé au fil des années une intégration verticale quasi totale, allant de la fonderie de métaux précieux à l’assemblage final, un choix lourd en capital mais cohérent avec une stratégie de contrôle absolu de la qualité et des volumes.
Cette indépendance explique aussi pourquoi la production reste volontairement contenue autour d’un peu plus d’un million de montres par an, malgré une demande structurellement supérieure. Dans un marché du luxe où l’attente alimente le désir, la rareté devient un actif stratégique à part entière, impossible à maintenir durablement sous la pression d’actionnaires exigeant une croissance annuelle continue.
Quand Rolex verrouille la chaîne du client final, l’absence d’actionnaires devient un levier de pouvoir
Le résultat des courses est que Rolex détient désormais 32 % du marché de l’horlogerie du luxe et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. L’acquisition de l’horloger-bijoutier Bucherer à l’été 2023 démontre un signal fort de verticalisation afin de maîtriser davantage l’expérience retail, la disponibilité, le service, la mise en scène… tout en réduisant les dépendances.
Une autre manière de contrôler son marché réside dans le programme Rolex Certified Pre-Owned. Face au développement constant du marché de la seconde main, il permet d’attester l’authenticité des montres Rolex d’occasion auprès de ses détaillants officiels. En certifiant, garantissant et encadrant la revente de ses propres montres d’occasion via des détaillants agréés, Rolex ne subit plus la seconde main : elle l’organise. Ce mouvement transforme un risque réputationnel en levier de valeur et renforce son emprise sur l’ensemble du cycle de vie du produit.
Le revers du modèle Rolex, puissance opaque et contre-pouvoirs limités
Le revers de la médaille est une opacité financière, un contrôle externe limité, peu de contre-pouvoirs, peu de visibilité sur l’allocation exacte des ressources et un manque de transparence de la gouvernance. Mais qui cela dérange au fond ? Pas le marché, puisque Rolex ne fait pas appel à l’investissement public et puisque les résultats et la domination du marché donnent raison à l’horloger suisse, il n’y aucune raison de dévier la trajectoire. Rolex devra cependant se méfier des vrais contre-pouvoirs, les régulateurs de la concurrence, les partenaires de distribution, la réputation et les talents.
Les rares contre-pouvoirs effectifs sont en effet exogènes. En 2023, l’Autorité de la concurrence française a sanctionné Rolex pour des pratiques restrictives liées à la distribution et à l’interdiction de vente en ligne, rappelant que même un acteur hors marché financier reste exposé au droit de la concurrence et à la régulation publique.
Reste que la position dominante de Rolex sur son marché est structurelle. Elle tient à sa capacité de piloter sans compromis de court-terme, à organiser la rareté et à contrôler ses canaux de distribution.
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