À première vue, il n’y a pas de lien entre la fondatrice d’une marque de cosmétique et le pionnier des cryptomonnaies. Pourtant, leurs trajectoires présentent un étonnant parallélisme : tous deux sont partis d’une conviction intime pour bâtir bien plus grand qu’eux-mêmes et chacun, à sa manière, façonne son époque. Portrait croisé de deux entrepreneurs qui, en transformant une croyance personnelle en projet collectif, incarnent deux voies complémentaires de l’entrepreneuriat du XXIᵉ siècle.

Partir de soi pour créer plus grand que soi

Chez Kelly Massol comme chez Éric Larchevêque, l’aventure entrepreneuriale naît d’une expérience vécue, presque intime, plutôt que d’une idée de business abstraite. En 2004, encore employée comme téléconseillère, Kelly Massol lance un forum en ligne nommé Boucles et Cotons pour partager conseils et astuces sur l’entretien des cheveux bouclés, frisés et crépus. Frustrée par le manque criant de produits adaptés à sa propre chevelure texturée, elle commence alors à concocter dans sa cuisine des shampoings et soins naturels à base de karité ou de jojoba, que son entourage s’arrache rapidement. À l’instar de C. J. Walker.

Kelly Massol femme du siècle

Face à la demande grandissante, elle décide de créer en 2009 sa micro-entreprise, Les Secrets de Loly, afin de proposer à plus grande échelle ces soins capillaires pensés par et pour les femmes aux cheveux texturés. Son projet n’est pas un simple effet de mode reconstruit après coup, il répond à un besoin tangible longtemps ignoré. La genèse des Secrets de Loly est indissociable au vécu personnel de sa fondatrice, c’est en partant de son propre corps, de sa propre identité, qu’elle a su fédérer autour d’elle une communauté solide et créer une entreprise viable.

Du côté d’Éric Larchevêque, l’impulsion initiale est d’une nature différente mais tout aussi personnelle. Avant de co-fonder Ledger ou Coinhouse, cet ingénieur de formation s’est heurté aux limites du système financier traditionnel. Après avoir connu des déboires bancaires (compte clôturé unilatéralement, faillite d’une banque lui faisant perdre ses économies), il découvre en 2013 le Bitcoin et entrevoit aussitôt son potentiel révolutionnaire. Pour Éric Larchevêque, le Bitcoin apporte une réponse à une question fondatrice : comment reprendre le contrôle de ce qui nous appartient vraiment ? Séduit par l’idée de souveraineté individuelle sur ses actifs, il n’hésite pas à investir l’intégralité de sa trésorerie dans cette cryptomonnaie naissante. C’est de cette conviction intime qu’est née sa vocation d’entrepreneur dans la blockchain.

Éric Larchevêque homme du siècle

En 2014, fort de cette quête de confiance décentralisée, il ouvre à Paris La Maison du Bitcoin, premier espace physique européen dédié à l’éducation autour des cryptomonnaies. La même année, il s’associe à d’autres pour fonder Ledger, startup destinée à sécuriser les portefeuilles de crypto-actifs. Là encore, l’histoire n’a rien d’un calcul d’opportunité : la trajectoire prolonge une croyance profonde. Avant l’entreprise, il y a l’idée d’un changement nécessaire, presque une mission. L’un comme l’autre ont ainsi transformé un vécu personnel en projet collectif ambitieux, à ceci près que Kelly Massol est partie du corps et de l’identité, quand Éric Larchevêque est parti de la technologie et de l’architecture des systèmes.

Construire un impact durable plutôt qu’un succès éphémère

Leurs réussites respectives se mesurent bien sûr en quelques chiffres, mais ces chiffres, loin d’être une fin en soi, sont surtout le support d’un impact plus durable. En une quinzaine d’années, Kelly Massol est passée du stade artisanal à la tête d’une entreprise devenue incontournable sur son segment. Dès la première année, Les Secrets de Loly réalise 150 000 € de chiffre d’affaires, validant l’appétit du marché pour ces produits jusqu’alors négligés.

La croissance ne se dément pas : en 2015, la jeune pousse atteint le demi-million d’euros de ventes, ce qui incite sa fondatrice à industrialiser la production pour changer d’échelle. Bien lui en a pris : en 2022, le chiffre d’affaires frôle les 17 millions d’euros, en hausse de 565 % sur cinq ans. Signe de son succès, la marque est désormais distribuée chez les grands retailers français (Monoprix, Marionnaud…) et présente dans 56 pays à travers 4 000 points de vente. Mieux, l’entreprise est rentable et valorisée autour de 70 millions d’euros, un exploit pour une aventure démarrée avec seulement 1 500 € et longtemps autofinancée.

Kelly Massol couverture

La réussite de Kelly Massol ne se résume pas seulement à ces performances économiques. Elle a surtout contribué à transformer les mentalités dans son domaine. Ses produits ont aidé des milliers de consommatrices à embrasser leur texture naturelle, dans un secteur de la beauté qui avait historiquement relégué les cheveux crépus ou bouclés au rang d’anomalie à corriger. Il a fallu « faire preuve de pédagogie pour que les clientes apprennent à aimer leurs cheveux, mais aussi pour convaincre les distributeurs », se souvient l’entrepreneuse. Cette patiente évangélisation a porté ses fruits : aujourd’hui, Les Secrets de Loly est autant un succès économique qu’un marqueur culturel, symbole d’empowerment et de diversité.

La marque promeut des valeurs inclusives – acceptation de soi, fierté des origines, naturel – et offre une représentation de la diversité des textures, des carnations et des morphologies, encore trop rare dans l’industrie cosmétique. En normalisant le cheveu afro et en célébrant toutes les beautés, Kelly Massol a créé un impact sociétal durable qui dépasse largement la vente de shampoings.

Eric Larcheveque couverture magazine

Éric Larchevêque, lui, opère à une échelle différente mais avec une même exigence de solidité et de long terme. Avec Ledger, qu’il a cofondé et dirigé jusqu’en 2019, il a imposé une solution devenue standard mondial pour la sécurisation des actifs numériques. Sous son impulsion, l’entreprise s’est imposée comme le leader mondial de la sécurité crypto, écoulant des millions de portefeuilles physiques à travers le globe et accédant ainsi au rang de licorne française. Concrètement, cela signifie que des investisseurs et utilisateurs de cryptomonnaies du monde entier protègent aujourd’hui leurs bitcoins et autres tokens grâce aux coffres-forts numériques conçus par son équipe. En parallèle, Larchevêque s’est attaché à structurer un écosystème encore mal compris du grand public.

La Maison du Bitcoin, devenue entre-temps Coinhouse, a joué un rôle pionnier dans la pédagogie autour des crypto-monnaies dès 2014. Plus récemment, son nouveau projet The Bitcoin Society (TBS) vise à bâtir « plus qu’un trésor de Bitcoin, un réseau fédéré autour des valeurs de responsabilité, d’indépendance et de liberté ». En accumulant des réserves de bitcoins et en les mettant au service d’une communauté mondiale de bâtisseurs souverains, l’entrepreneur inscrit l’innovation dans « un cadre de réflexion, de transmission et de responsabilité ».

L’impact de son action, moins visible que des flacons exposés en rayon, n’en est pas moins systémique. Il touche à la manière dont nous stockons, échangeons et concevons la valeur dans une économie de plus en plus numérique.

Kelly Massol et Éric Larchevêque photo gala

Ce qui rapproche Kelly et Éric, c’est précisément cette obsession de la pérennité. Ni l’un, ni l’autre, n’ont bâti un succès opportuniste surfant sur une tendance passagère. Ils ont au contraire développé des modèles appelés à durer, avec une logique d’infrastructure. Tous deux ont su prendre de l’avance sur leur temps : Kelly Massol a anticipé le mouvement du nappy hair avant qu’il ne devienne mainstream et Éric Larchevêque a investi dans le Bitcoin quand celui-ci sortait tout juste d’un krach et passait pour une lubie de geeks. Cette vision à long terme, alliée à une exécution rigoureuse, leur a permis de construire un impact qui s’inscrit dans la durée plutôt que de briller l’espace d’une saison.

Deux rapports au pouvoir, une même responsabilité

C’est peut-être dans leur manière d’incarner le pouvoir entrepreneurial que les contrastes entre nos deux lauréats sont les plus nets et que ressort leur point commun essentiel.

Kelly Massol exerce un leadership de proximité, incarné et profondément humain. Très présente sur les réseaux sociaux, elle n’hésite pas à mettre d’elle-même dans son entreprise, partageant son parcours sans filtre et s’adressant directement à sa communauté. Son autobiographie Boss Energy, parue début 2025, revient sur sa success story mais aussi sur les épreuves plus intimes qu’elle a traversées (enfance difficile, problèmes de santé, chirurgie esthétique, épisodes dépressifs, maternité…) gage d’une authenticité qu’elle revendique au delà de ses produits. Cette accessibilité nourrit autour d’elle un puissant sentiment de confiance et de loyauté.

Kelly Massol discours

Kelly Massol inspire d’autant plus qu’elle ressemble aux personnes qu’elle touche : femme, noire, issue d’un milieu modeste. Elle revendique une trajectoire et une image qui parlent à celles et ceux qui ne se reconnaissaient pas, jusqu’ici, dans les visages traditionnels de la réussite. Son pouvoir repose sur la capacité à fédérer et à faire grandir autour d’elle, en donnant l’exemple. Investie comme jurée de l’émission « Qui veut être mon associé ? » depuis 2024 aux côtés d’Éric Larchevêque, elle distille ses conseils à de jeunes créateurs d’entreprise et met la main à la poche pour soutenir des projets en lesquels elle croit (lors de la 4ᵉ saison, elle a financé 9 startups pour un total de 2,3 M€ investis).

En parallèle, elle s’emploie à ouvrir la voie à d’autres femmes : en 2022, elle crée une bourse pour aider de jeunes entrepreneurs et en 2024 elle devient présidente du réseau d’incubateurs Les Premières, dédié à l’entrepreneuriat féminin et mixte. « Les femmes peuvent retrouver leur liberté financière, économique et sociale en se lançant et en étant leur propre patron », martèle-t-elle. Cette vision du pouvoir comme levier d’émancipation collective l’a conduit à embrasser une certaine visibilité publique : Kelly Massol assume volontiers d’être une figure inspirante, consciente que son parcours, d’un « 15 m² sans eau chaude » jusqu’au succès actuel, envoie un message d’espoir. Son leadership est fait de proximité et d’exemplarité, avec une dimension quasi militante dans le domaine culturel et social.

Éric Larchevêque adopte un rapport au pouvoir plus conceptuel et clivant, pourrait-on dire. Moins présent sur le terrain de l’émotion, il s’affirme davantage par la vision et le débat d’idées. Là où Kelly Massol cherche le consensus de sa communauté, Éric Larchevêque n’hésite pas à bousculer l’ordre établi et à assumer la controverse. Sur le plateau de Qui veut être mon associé ?, qu’il a intégré dès 2020, son franc-parler et ses positions tranchées ont pu surprendre.

Éric Larchevêque discours gala TNS

Hors antenne, il est tout aussi direct. Il lui est arrivé de soutenir publiquement des thèses libertariennes peu populaires en France, signe qu’il place la cohérence de ses convictions au-dessus du calcul d’image.

Par exemple, après l’enlèvement violent de l’un de ses associés en 2024, il a plaidé pour le droit des professionnels de la crypto à porter des armes à feu pour se défendre, fustigeant un « modèle actuel à bout de souffle » en matière de sécurité. De même, il a dénoncé l’instauration d’une taxe sur les ultra-fortunes et salué l’élection de figures radicales prônant un choc libéral, n’hésitant pas à relayer le slogan peu consensuel du nouveau président argentin Javier Milei. Ces prises de position illustrent un trait majeur de son leadership : avancer sur des terrains instables, parfois polémiques, avec la conviction que le débat – voire la confrontation – fait partie intégrante du progrès. Larchevêque se vit autant en penseur qu’en chef d’entreprise. 

Son pouvoir s’exerce dans la sphère des idées et de la stratégie. Il a d’ailleurs pris du recul sur son rôle opérationnel chez Ledger en 2019, passant la main au jour le jour pour mieux se consacrer à la réflexion de fond. Il est devenu président du conseil d’administration de Ledger et a multiplié les initiatives éducatives et d’investissement. Investisseur prolifique, mentor au Day One Entrepreneurs Club, cofondateur d’une école d’ingénieurs (Algosup) dans sa ville natale de Vierzon, initiateur d’un incubateur local avec le Crédit Agricole…

Il met à profit son influence pour faire émerger les talents et essaimer sa vision de l’innovation, y compris loin des métropoles. Moins « grand public » dans son image que Kelly Massol, Éric Larchevêque n’en partage pas moins avec elle une conscience aiguë de la responsabilité qui incombe à l’influence entrepreneuriale.

Ni l’un ni l’autre ne conçoivent la réussite comme une fin strictement personnelle. Leurs parcours respectifs posent, chacun à sa manière, la question du rôle de l’entrepreneur dans la cité du XXIᵉ siècle. Kelly Massol et Éric Larchevêque sont des acteurs du changement culturel, social et même politique (au sens noble). Chacun à leur façon, ils utilisent le pouvoir acquis par leur travail pour servir une cause plus large.

En distinguant Kelly Massol et Éric Larchevêque comme Femme et Homme du Siècle 2025, The New Siècle a mis en lumière deux figures d’influences qui pensent l’impact et la responsabilité. Leurs trajectoires diffèrent, chacune ancrée dans les défis de son époque, mais elles racontent ensemble ce que signifie entreprendre aujourd’hui.

Nom d'auteur Juliette Lamy
Juliette Lamy a fait ses armes dans l’audiovisuel puis à la rédaction de Gala.fr et Webedia. Au sein de The New Siècle, elle orchestre les formats exclusifs : Interview, 1 Min Chrono, Le Versus et Entretien avec l’IA. Quelle que soit la thématique, intelligence artificielle, innovations, gaming, elle traque toujours l’intention. Ce que cela change, pour qui... et surtout pourquoi.
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