
La Jaguar XJ220 : un fiasco commercial… provoqué par une promesse brisée
1988, au Salon de Birmingham. Le monde automobile tourne autour d’un seul stand, celui de Jaguar. Une silhouette fuselée, basse et interminable attire tous les regards. Le public n’a d’yeux que pour la XJ220, bijou technologique du Saturday Club, une équipe d’ingénieurs qui travaillent bénévolement le week-end. Les promesses font déjà tourner les têtes : une pointe à 350 km/h, quatre roues motrices et le V12 atmosphérique. L’engouement est total, si bien que la marque anglaise exige des dépôts de 50 000 livres sterling pour sécuriser chaque bon de commande. Les 350 exemplaires prévus trouvent leurs clients, des collectionneurs et des spéculateurs. Mais le couronnement annoncé de Jaguar se transforme en psychodrame. Le passage du rêve de salon à la réalité industrielle va en effet révéler un décalage profond entre ce que le public a cru acheter et ce qui est finalement sorti de l’usine.
Du concept rêvé à la réalité livrée : le choc technique
De la présentation d’un prototype dans un salon à la version de série, les ajustements sont courants. Mais avec la XJ220, c’est une métamorphose à laquelle assistent, médusés, les acheteurs. Une métamorphose qui altère l’essence même du projet. Le concept présenté était un pur produit de démesure, articulé autour d’un moteur V12 de 6,2 litres et d’une transmission intégrale complexe. C’était la promesse d’une symphonie mécanique et d’une technologie de pointe capable de surpasser les références de l’époque. Cependant, à la livraison en 1992, les clients découvrent une voiture radicalement différente. Le V12 est aux abonnés absents (pour des raisons de poids, d’encombrement et de normes d’émissions). À sa place, un V6 biturbo de 3,5 litres, dérivé du moteur de rallye de la MG Metro 6R4. De plus, Jaguar remplace la transmission intégrale par une architecture propulsion.

Sur le papier, les performances brutes sont toujours stratosphériques, avec 542 chevaux et un record de vitesse mondiale. Mais cette métamorphose ne passe pas pour les puristes. La sonorité rugueuse du V6 a beau être agréable à l’oreille, elle ne peut remplacer le prestige d’un douze cylindres. Une zone grise s’installe et provoque la colère des acheteurs. Si les brochures marketing évoquaient largement l’héritage V12, les contrats de réservation chantaient une autre chanson. Ils indiquaient effectivement que Jaguar se réservait le droit de modifier les spécifications techniques. Ce flou entre la promesse marketing, émotionnelle, et la réalité juridique, contractuelle, va durablement entacher l’opinion publique et créer une rupture de confiance entre la marque et sa clientèle la plus fidèle.
Quand la facture dépasse la promesse initiale
La métamorphose technique a très largement égratigné le tableau, l’évolution exponentielle du prix a achevé l’enthousiasme des acheteurs. Au moment de la signature, le prix estimait était de 290 000 livres sterling. Mais, une nouvelle fois, il fallait se concentrer sur les contrats. Ces derniers incluaient une clause d’indexation complexe liée à l’inflation et aux coûts de développement. Le rêve du prototype rencontre la réalité de la production. En 1992, quatre ans après la présentation en salon, la facture s’envole pour atteindre près de 470 000 livres. Ce bond tarifaire spectaculaire a coïncidé avec un retournement brutal de la conjoncture économique mondiale au début des années 1990.
La récession, en plus de frapper de plein fouet le marché des supercars, provoque une contraction immédiate de la demande. De nombreux acheteurs n’étaient pas des passionnés, mais des spéculateurs. Ils n’ont pas laissé leur dépôt de 50 000 livres par passion, mais avec l’espoir de revendre leur créneau au prix fort. Face à l’augmentation du prix de vente et au changement de motorisation, la bulle spéculative a éclaté. Jaguar restait donc avec des listes d’attente qui s’évaporaient. L’objectif initial était ambitieux, mais l’enthousiasme général en 1988 a rassuré le constructeur. Finalement, la production s’arrête après 275 exemplaires, loin des espoirs qui circulaient au moment de la présentation d’un concept qui restera, justement, un concept.
Une supercar prise dans une bataille juridique
Pour Jaguar, l’histoire de la XJ220 ne se termine pas dans la froideur d’un scandale et de ventes décevantes. C’est dans l’enceinte des tribunaux britannique qu’elle se poursuit. Les changements techniques et l’explosion des prix provoquent une contestation sans précédent. Plusieurs riches acheteurs demandent l’annulation de leur commande en invoquant un argument de non-conformité. Ils estiment que l’écart entre les attentes du prototype et la version finale suffisent à justifier une rupture de l’accord. Jaguar, alors sous la direction de Ford, a choisi de répondre par une offensive judiciaire agressive en poursuivant les déposants pour rupture de contrat.

Cette prise de position incisive réussit au constructeur, puisque les décisions de justice lui sont majoritairement favorables. Les magistrats valident la légalité des avenants et des clauses de flexibilité signés par les clients. Un acheteur qui refusait de réceptionner la XJ220 se retrouve ainsi contraint de régler le solde total. La couverture médiatique est virulente, la presse automobile et grand public construisant le récit d’un produit dégradé et d’une marque méprisant ses clients. Cet emballement provoque une décote immédiate sur le marché de la revente et sape durablement la confiance des collectionneurs. La XJ220 devient un paria des enchères pendant plus de deux décennies, avant de voir sa cote remonter depuis les années 2010.
Les leçons d'un lancement manqué
L’épisode de la Jaguar XJ220 reste aujourd’hui un cas d’école pour le marketing du luxe et du segment premium. Il enseigne qu’une marque ne doit jamais laisser un concept fabriquer un produit imaginaire trop éloigné de la réalité industrielle dans l’esprit du client. La déception ne naît pas nécessairement de la performance (la XJ220 était objectivement une voiture exceptionnelle), mais de l’écart entre l’attente créée et l’objet livré.
Aujourd’hui, l’industrie automobile a retenu la leçon en imposant une transparence contractuelle et une communication produit millimétrée. Les constructeurs de séries limitées, qu’il s’agisse de Ferrari ou de McLaren, veillent désormais à réduire cet écart par des présentations privées très en amont et une gestion rigoureuse des changements techniques. La XJ220 rappelle que dans l’ultra-luxe, la cohérence de la narration est tout aussi déterminante que la fiche technique. L’histoire que vous racontez doit impérativement être celle que les acheteurs vivront.
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