
Capgemini, Deloitte… : pourquoi les géants du conseil flirtent avec la police de l’immigration US ?
En 2024, le grand public ne cachait pas sa colère en apprenant la décision de Capgemini de céder une partie de ses activités de défense aux États-Unis. Cette cession faisait suite aux vives réactions des associations et des personnalités politiques après les révélations concernant l’entreprise française : elle fournissait des outils d’identification et de localisation de personnes étrangères à l’ICE, police de l’immigration américaine. Face à la pression éthique et aux risques réputationnels, Capgemini annonçait alors la mise en vente de sa filiale Capgemini Government Solutions. Cette situation n’est pas un cas unique. Deloitte, Accenture ou encore Palantir naviguent depuis des années dans ces eaux jugées troubles. Aux États-Unis, l’État externalise massivement ses missions régaliennes et fait des cabinets de conseil des rouages de la sécurité nationale. Mais le vernis de neutralité se craquelle lorsque ces missions touchent directement à la surveillance des frontières et aux droits humains. La question n’est donc pas de savoir si les contrats sont juteux, mais pourquoi ils deviennent si explosifs dès lors que le grand public apprend leur existence.
Des prestations techniques… aux usages concrets
Une telle polémique au sujet de Capgemini peut paraître surprenante. Après tout, le grand public voit surtout ce type d’entreprise comme une entité extérieure capable d’optimiser des processus ou d’installer des logiciels de gestion. Mais dans le cas de l’ICE, le rôle est bien différent : l’entreprise construit le cerveau numérique nécessaire aux opérations de terrain. Ces intervenants extérieurs n’interviennent pas sur place, ils ne patrouillent pas en surveillant les frontières. Pour autant, leur rôle n’en reste pas moins majeur : ils fournissent l’infrastructure logicielle et analytique qui permet d’organiser la machine migratoire. Le cas de Capgemini est l’un des plus médiatisés. L’entreprise française aide l’ICE à identifier et à localiser des individus en situation irrégulière qui vivent aux États-Unis. Autrement dit, elle utilise ses services numériques pour cibler les personnes prioritaires à l’expulsion. La technologie se fait alors la complice directe de l’application forcée de la loi.
De son côté, Deloitte, leader mondial du conseil et de l’audit, tient une place tout aussi stratégique. L’entreprise londonienne assure le support administratif, technologique et organisationnel pour les agences de sécurité intérieure. Le cabinet va bien au-delà des conseils lointains : il gère le projet et l’intégration de systèmes complexes pour renforcer l’efficacité des agences. Dans le contexte de la police d’immigration, son rôle permet d’accélérer les traitements de dossiers d’expulsion.
Enfin, Palantir n’est pas en reste. La boîte qui tient son nom d’une pierre magique du Seigneur des Anneaux et qui travaille avec la DGSI fournit un logiciel capable de croiser des bases de données (du casier judiciaire aux réseaux sociaux) pour offrir un outil de profilage très efficace aux agents. Ces entreprises se défendent systématiquement en soulignant leur neutralité. Elles insistent : elles fournissent simplement des outils. Cependant, cette distinction s’efface lorsque l’outil devient la condition sine qua non de la politique migratoire. Peut-on vraiment être neutre en participant, de près ou de loin, à l’application d’une loi répressive contre laquelle militent des millions de personnes ? L’argument de neutralité s’efface dès lors que la vidéo d’un enfant de quatre ans arrêté devant son école primaire fait le tour des réseaux sociaux.
Le marché public américain, un client qui paie bien
Ces contrats entraînent des risques éthiques et des polémiques qui n’échappent pas à ses groupes. Mais ils sont prisés pour une raison pragmatique liée à la rentabilité et à la stabilité. Le marché fédéral américain a un avantage de poids : il est l’un des plus lucratifs du monde. Pour les entreprises, il est plus rassurant que les acteurs du secteur privé qui subissent les cycles économiques. Avec l’État américain, il profite d’un payeur garanti qui, en outre, continue d’augmenter les budgets de la sécurité intérieure. Les contrats sont souvent pluriannuels et renouvelables. Ils offrent une visibilité financière sur cinq ou dix ans que peu de clients privés peuvent égaler, et encore moins surpasser. Cette stabilité financière est le socle sur lequel repose la croissance de nombreuses branches américaines de ces grands cabinets.
L’intérêt réside aussi dans le placement face à la concurrence. Une entreprise qui travaille avec l’ICE ou le Département de la Sécurité Intérieure doit franchir une barrière d’entrée, recevoir des habilitations de sécurité très complexes à obtenir. Une fois cette barrière franchie, l’entreprise devient presque irremplaçable et met la concurrence à distance tout en protégeant ses marges. Le choix est autant économique que stratégique. Dès qu’une entreprise réussit une mission pour une agence sensible, d’autres contrats s’ouvrent mécaniquement au sein du complexe sécuritaire américain (NSA, Pentagone). L’effet boule de neige renforce l’attractivité des contrats pour les groupes qui veulent s’enraciner dans les structures de l’État fédéral.
La tempête réputationnelle
Les contrats sont juteux et secrets, mais le réveil est brutal lorsqu’ils éclatent au grand jour dans les médias ou via les rapports d’ONG. Les entreprises sortent souvent un numéro d’équilibriste qui n’arrive pas à convaincre. Il faut dire que pour des groupes qui investissent massivement dans leur marque employeur et leurs critères de responsabilité sociale, le grand écart est intenable. La polémique vient de l’extérieur (et peut se matérialiser par une vague de boycott), mais il ne faut pas oublier les conséquences des scandales en interne. Les jeunes consultants sont beaucoup plus réticents et ne souhaitent pas que leurs compétences permettent de séparer des familles ou traquer des êtres humains. Attachés à certaines valeurs, ils n’hésitent pas à faire naître des tensions managériales et même à quitter leur poste pour aller vers une concurrence plus éthique.
L’affaire Capgemini a également mis en lumière un problème structurel de gouvernance au sein des multinationales décentralisées. Dans ces groupes mondiaux, les filiales américaines sont souvent gérées par des entités distinctes pour répondre aux exigences de sécurité nationale des États-Unis. Cela crée une zone d’ombre où le siège social, basé à Paris ou Londres, ne contrôle pas toujours le détail des missions opérationnelles outre-Atlantique. La décision de Capgemini de vendre sa filiale montre que le pilotage interne est devenu le véritable point de fragilité. Les entreprises réalisent que le risque d’image et la pression des investisseurs sur les critères éthiques coûtent désormais plus cher que les bénéfices générés par ces contrats controversés.
Mais, aussi controversés soient-ils, ces contrats avec l’ICE existent parce qu’ils représentent le sommet de la pyramide du conseil en termes de revenus et de complexité stratégique. Cependant, la société actuelle ne se leurre plus sur la prétendue neutralité technique. Puisque la technologie est un instrument indispensable pour le bon fonctionnement d’une politique publique contestée, le prestataire devient un acteur politique à part entière. Aux cabinets de conseil de faire leur choix. Faut-il sacrifier sa réputation en échange d’un contrat juteux sur le long terme, ou faire confiance à la nouvelle génération et à ses valeurs d’humanisme, en opposition totale avec les camps de détention dans lesquels sont placés les immigrés aux États-Unis ?
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