Des marges à la lumière : le parcours d’un jeune anonyme

Son histoire commence loin des projecteurs. Né à Dakar le 9 mars 2000, Khaby Lame arrive en Italie à l’âge d’un an. Il grandit dans un quartier populaire de Chivasso, près de Turin, où sa famille vit dans un logement social. Avant de devenir la nouvelle star du net, il travaille comme opérateur de machines CNC dans une usine, mais cet équilibre précaire est brutalement rompu par le confinement en mars 2020, qui lui fait perdre son emploi comme des millions d’autres Italiens. Cette rupture devient son tremplin.

En 2020, il se lance sur TikTok. Au départ, il teste les codes dominants de la plateforme, entre danses virales et vidéos de gaming, mais ces formats sont déjà saturés par les millions de nouveaux utilisateurs attirés par l’application alors que le monde extérieur se ferme petit à petit. Pendant le premier confinement mondial, TikTok connaît un record de nouveaux utilisateurs, avec environ 315 millions de téléchargements rien que dans le premier trimestre 2020, ce qui impose aux créateurs de se démarquer par l’inventivité. Un jour, il commence à réagir aux videos “life hacks” omniprésents dans les fils d’actualité. Les portes du divertissement mobile s’ouvrent à lui, sans un mot, par le seul jeu du regard et du geste. Ce petit théâtre du quotidien correspond parfaitement à la logique algorithmique de TikTok, qui favorise les vidéos courtes, immédiatement compréhensibles et partageables sans barrière linguistique. 

La progression est fulgurante. En moins de deux ans, le roi de TikTok dépasse les 100 millions d’abonnés et devient le créateur le plus suivi au monde, devant Charli D’Amelio. Avec des revenus estimés entre 20 et 40 millions de dollars par an et une fortune personnelle de 80 millions Celebrity Net Worth, il se hisse au sommet des influenceurs les mieux payés de la planète. Dans cette explosion de popularité, Khaby Lame réfléchit et structure. Il crée Step Distinctive Limited, une société dédiée à la gestion de son image et de ses partenariats. 

En janvier 2026, il en cède une part à Rich Sparkle Holdings dans un accord estimé à 975 millions de dollars. Cette transaction en actions donne à l’entreprise basée à Hong Kong les droits commerciaux exclusifs sur sa marque pour 36 mois, incluant même la création d’un double numérique alimenté par intelligence artificielle. Rich Sparkle espère capitaliser sur ses 360 millions d’abonnés cumulés sur l’ensemble des plateformes pour générer plus de 4 milliards de dollars de ventes annuelles. Une opération qui acte le passage d’un succès viral à une influence pensée comme un actif durable. 

Le silence comme langage universel

« Le langage du corps est universel. En restant silencieux, j’ai compris. Tout le monde rit avec moi », confie Khaby Lame dans un entretien pour TIME.. À la manière de Charlie Chaplin ou Mr Bean avec un style résolument contemporain, il s’adresse directement à la génération TikTok, là où le scroll est roi et l’attention limitée.

Dans ses vidéos, Lame observe d’abord une situation absurde (un “life hack” inutile ou une astuce surfaite), puis il montre comment faire la même chose simplement, silencieusement, avec un haussement d’épaules et un regard moqueur qui dit clairement « Pourquoi faire compliqué ? ». Parmi ses vidéos les plus populaires, celle où il démontre l’usage correct d’un rétroviseur de voiture après un life hack absurde a cumulé plus de 350 millions de vues. C’est ça, son code narratif : montrer l’absurde, proposer la solution évidente et faire rire tout le monde par la même occasion.

C’est une sorte d’hypnose. Des chercheurs expliquent que ses gestes activent nos neurones miroirs, ces cellules cérébrales qui s’allument quand on observe quelqu’un agir. On ne se contente pas de regarder Khaby, on ressent instinctivement ce qu’il fait. Cette empathie quasi immédiate explique pourquoi son humour fonctionne partout dans le monde. Cette puissance silencieuse s’inscrit dans la culture populaire. La Gen Z communique beaucoup par des gestes et des signes visuels. Ces petits codes, repris et reconnus par tous, créent un langage partagé au sein de la génération, à l’image du rappeur Jul et de son signe de ralliement, compris par toute sa communauté et bien plus encore. 

Son influence se mesure dans la visibilité qu’il donne à d’autres créateurs ou événements culturels. Par exemple, lorsqu’il accompagne Will Smith pour la promo d’un film, son post cumule 9 millions de likes. Comme le souligne l’UNICEF, son style accessible permet à n’importe qui, où qu’il soit, de saisir la blague. Des créateurs comme Nas Daily résument la mécanique : « il ne parle pas, donc tout le monde comprend ; il est drôle, donc tout le monde rit ; il est simple, donc tout le monde partage ». Cette universalité lui ouvre désormais les portes d’Hollywood : après une apparition dans Bad Boys: Ride or Die, il développe des projets plus ambitieux, dont un film sur le changement climatique avec Robert Redford.

Avec un simple geste, Khaby Lame a trouvé le moyen de faire rire des millions de personnes dans le monde entier. Mais voilà le paradoxe. Ce créateur qui a bâti son empire sur la simplicité et le rejet de l’artifice vient d’autoriser la création d’un clone IA capable de reproduire ses expressions, sa voix et ses gestes. Un double numérique qui peut produire du contenu à sa place, 24h/24, dans toutes les langues. Khaby Lame ne risque-t-il pas de devenir exactement ce qu’il a parodié ?

Nom d'auteur Jeanne Ducreau
Jeanne Ducreau manie la plume avec un goût assumé pour les univers qui brillent, du tapis rouge aux tables étoilées. Après avoir rédigé dans les colonnes de Epicurisme Mag, Luxury Place ou encore Gourmets et Vins, elle explore le luxe comme un révélateur de tendances et de récits. Chez The New Siècle, elle croise actualité people, codes du prestige et récits incarnés.
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