
Céline Berthon, première femme au sommet du « Château »
« J’avais envie d’être cheffe, d’avoir tous les leviers en main. » Ces mots, Céline Berthon les prononce avec la même détermination qui a guidé toute sa carrière. Fille d’un policier du renseignement et d’une agente administrative, elle a grandi dans une famille de serviteurs de l’État. Le 20 décembre 2023, nommée en Conseil des ministres par Emmanuel Macron, puis installée le 9 janvier 2024, elle est devenue la première femme en 80 ans d’histoire du renseignement intérieur français à prendre la tête de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure. À 49 ans, cette commissaire de police aux 65 000 policiers commandés, passée par le syndicalisme et le contre-terrorisme, hérite d’un service de 5 000 agents face à des menaces inédites : radicalisation algorithmique, ingérences russes, cyberattaques… Portrait d’une figure dont l’influence est considérable.
La DGSI s'écrit au féminin pour la première fois
Dans son bureau minimaliste au Château, une affiche du Prix de l’Évêché trône au-dessus d’une plante qui la suit de poste en poste. Céline Berthon est la première femme à pouvoir décorer ce bureau. Ce surnom – le Château – que les agents donnent à leur maison reflète tout ce que l’institution incarne : une citadelle secrète et jalousement gardée. Pendant 80 ans, seuls des hommes en ont tenu les rênes.
Depuis sa prise de poste, Céline Berthon modernise l’institution. En mars 2025, elle a défendu devant les députés un dispositif permettant aux services de renseignement d’accéder, de façon encadrée, aux contenus chiffrés de messageries comme WhatsApp, Signal ou Telegram, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue. Elle a justifié cette demande en soulignant que sans un tel accès, les services restent « aveugles » face aux communications de suspects. Le texte a finalement été rejeté par l’Assemblée nationale dans la nuit du 20 au 21 mars 2025, par 119 voix contre 24. Jusqu’alors, aucun cadre légal ne permettait aux services français d’accéder directement à ces échanges chiffrés.
Frédéric Veaux, ancien Directeur National de la Police Nationale et ancien collègue de Céline Berthon, salue la détermination et la brillance de celle qui a toute sa place à ce poste : « Sa connaissance du terrain et du réseau est exceptionnelle, et elle sait fédérer les équipes autour d’elle. » Discrète dans les médias mais puissante dans ses décisions, Céline Berthon incarne à la fois l’autorité opérationnelle et la féminisation des postes stratégiques. Comment cette femme est-elle arrivée au sommet de la pyramide ?
Fille du renseignement, commissaire à contre-courant
Rosny-sous-Bois, Seine-Saint-Denis. Céline Berthon grandit dans une maison où la discipline et le sens du devoir sont incarnés par son père, officier de police dans le renseignement. Très tôt, elle comprend que l’autorité sera un guide et un défi. Passionnée par la justice et la défense des victimes, elle choisit le droit avant de rejoindre l’École nationale supérieure de la police (ENSP) de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Elle en sort commissaire en 2000, à une époque où les femmes ne représentaient que 13,7 % des personnels actifs de la police nationale.
Avant d’atteindre ce sommet, elle a construit son autorité dans l’action concrète et dans l’arène institutionnelle. Ses premières années dans les commissariats des Yvelines, notamment à Houilles, lui enseignent la gestion du rapport de force. Le commandement, c’est arbitrer des tensions, diriger des équipes dans la réalité brute de la sécurité publique, prendre des décisions qui ont un impact immédiat sur la vie des habitants. Dès 2005, elle rejoint l’état-major de la Direction centrale de la sécurité publique, découvrant les arbitrages budgétaires et la complexité des logiques d’appareil.
Ces années passées à la tête du Syndicat des commissaires de la police nationale, entre 2014 et 2018, forgent sa capacité à défendre les cadres, préparer la réforme territoriale et cartographier les résistances dans un univers largement masculin. Le ministre Gérard Collomb le reconnaît publiquement en 2018 : ses propositions de réforme comptaient « parmi les meilleures et les plus abouties ». La suite lui donnera raison : en 2021, première femme à commander la Direction centrale de la sécurité publique avec 65 000 policiers sous son autorité, elle est également décorée de la Légion d’honneur. Une double reconnaissance historique. Les critiques anonymes fusent, elle les qualifie de « dégueulasses » et continue son ascension. En 2023, sa nomination comme directrice générale adjointe de la police nationale achève de consolider une crédibilité bâtie étape après étape, avant de prendre la tête du Château.
Résister à la désinformation : l’autre combat de Berthon
Entre 2014 et 2018, elle franchit une étape déterminante en devenant secrétaire générale du Syndicat des commissaires de la police nationale. Là, elle défend les cadres de la maison, prépare la réforme territoriale et apprend à naviguer dans un univers largement masculin, cartographiant les résistances et maniant le rapport de force avec finesse. Cette expérience d’évoluer dans un environnement hostile semble l’avoir préparée à affronter d’autres formes de pression.
À l’été 2025, une rumeur affirmant la démission de Céline Berthon de la Direction générale de la Sécurité intérieure se propage massivement en ligne. À l’origine, de fausses captures d’écran imitant la charte graphique du Le Monde circulent sur X et TikTok, parfois accompagnées de liens externes utilisés comme pages de phishing. Très vite, des canaux identifiés comme pro-russes amplifient la rumeur, lui ajoutant des accusations infondées d’opérations financières occultes et de financement occulte de dispositifs de maintien de l’ordre.
L’information est formellement démentie par la cellule de fact-checking EuroVerify de Euronews, qui établit qu’aucun article de ce type n’a jamais été publié par le quotidien français et qu’aucune trace n’en existe dans ses archives. La désinformation qu’elle combat depuis le Château a, le temps d’un été, pris pour cible son propre nom.Cette séquence s’inscrit dans une mécanique déjà documentée par Viginum, fondée sur la fabrication de faux contenus attribués à des médias reconnus afin de fragiliser la crédibilité des institutions françaises. Pour la boss de la DGSI, affronter cette attaque numérique revient à appliquer les mêmes réflexes que sur le terrain : vérification des sources, analyse des circuits de diffusion, lecture stratégique des intentions.
Céline Berthon n’a jamais cherché à incarner un symbole. Et pourtant, elle en est devenu un. Dans un monde où le pouvoir s’hérite souvent entre hommes, elle a choisi une autre voie : celle de la compétence accumulée et d’une autorité conquise pas à pas, poste après poste. Et si les institutions donnaient davantage de place au mérite et à la diversité, combien d’autres Céline Berthon attendraient encore leur heure ?
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